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Les Prophéties du Centenier, de Simon Le Centenier

Il y a quelques temps, Livraddict a proposé un partenariat un peu particulier avec les éditions Alphée: les inscrits recevraient des livres "surprises" de temps en temps, qu'ils ne choisiraient pas et sans être prévenus des titres à l'avance. J'aime l'aventure alors je me suis lancée de bon coeur. Le premier livre reçu fut "Les Prophéties du Centenier". Et je dois bien avouer que je ne m'attendais pas à ça !


Résumé:

"Les quatrains ici présentés sont des textes révélés.  Celui qui les a "reçus", mon ami, disparu depuis 1959, souhaitait rester dans l'ombre, et ne voulait pas qu'ils fussent connus avant au moins un demi-siècle.  Aujourd'hui, en cette fin d'année 2008, je me sens enfin autorisé à les faire apparaître en pleine lumière."
Celui que l'auteur de la préface présente sous le nom de Simon le Centenier était un moine bénédictin au début du XXème siècle. En l'espace de plusieurs décénies, il eut des "révélations", 179 quatrains mystérieux soufflés à son oreille qui semblent prédire le destin de notre planète. Le livre a pour but de présenter ces textes en laissant aux lecteurs le soin de les déchiffrer leur sens caché.


Mon avis:

Le livre commence par une longue préface signée de la main d'Albio Falberi, un ancien ami de Simon qui se présente comme son légataire.  D'une jolie plume, il nous parle de sa rencontre avec le moine, de leur amitié et de la façon dont il a découvert les quatrains. Il dévoile ensuite l'analyse qu'il a lui-même faite de ces petits textes: beaucoup lui sont restés mystérieux, mais il a pu en déchiffrer certains et retrouver un certain ensemble de sens pour d'autres.

Parce qu'il faut bien l'avouer, l'analyse des vers qui constituent le reste du livre est loin, très loin d'être facile. Un passage qui exprime bien cette difficulté:

Ces jeux du verbe et ces images poétiques, avec l'usage fréquent de mots peu usités et de syntaxes étranges, créent un style déconcertant. Je m'en suis toujours étonné, car dans la vie courante Simon s'exprimait avec simplicité.  On mesure là toute la distance entre la langue de tous les jours et le langage prophétique.  Toutes les ressources de l'exégèse seraient nécessaires pour s'y retrouver, ce qui dépasse de loin mes compétences.

Ce qui ne m'interdit pas quelques observations simples. Prenons, par exemple, le quatrain auquel ma pioche aléatoire a attribué le n°172:

De Curaçao épigone en pillage
Arbore sur lagans lettrine en proue
Mordache noire à lige mariage
Que Rio combat et Bélem dénoue.

Dans l'Antiquité grecque les épigones étaient les descendants des généraux qui se partagèrent l'empire à la mort d'Alexandre. L'emploi de ce terme, associé à celui de pillage et de "lige mariage", semble désigner les auteurs de la reprise en main en 2006 de Curaçao par les Pays-Bas, sur arrière-fond d'intérêts pétroliers au large de l'île (les lagans sont une expression scandinave peu connue qui désigne des biens apportés en abondance par la mer). Le peuple a été bâillonné (la mordache était une sorte de poire d'angoisse utilisée par les Capucins pour punir les novices qui n'avaient pas respecté la règle du silence). Le quatrain semble annoncer des difficultés ultérieures avec le Brésil. Mais cette interprétation est presque trop évidente et dissimule peut-être un piège, car d'autres quatrains ne se livrent pas si facilement.
"Facile", vous dites ? On ne doit pas parler tout à fait la même langue...

Il faut dire que l'interprétation d'Albio Falberi est par moments assez convaincante. D'après lui, les quatrains avaient prévu les attaques du 11 septembre, les dangers écologiques, l'écroulement de l'ex-URSS et la montée en puissance de l'intégrisme islamique.  Ils parlent aussi, notamment, de la fin de la République française et des Etats-Unis d'ici 30 à 60 ans et parlent d'une apocalypse qui aurait lieu au moment où le monde arabe s'unirait avec la Chine. A lire les textes et les explications sur leur interprétation, on ne peut pas s'empêcher de penser que c'est difficilement une coïncidence.

N'empêche que pour croire à ces révélations et à leur côté prophétique, il faut d'abord croire à ce genre de "magie", qu'on l'appuie sur le surnaturel ou sur une origine divine. Il faut aussi faire confiance à Albio Falberi: il nous présente un prêtre dont il tait le vrai nom et l'origine, des quatrains qu'il dit avoir reçus il y a cinquante ans et dont, bizarrement, il a perdu presque immédiatement les copies originales... Si l'on considère qu'il n'a donc aucune preuve que ces lignes ont été écrites à l'époque qu'il nous annonce, toutes les révélations qui se sont vues confirmées et qu'il nous présente pour nous convaincre perdent leur crédibilité. Un peu gênant quand même.

Reste que l'analyse de ces petits vers mystérieux peut être amusante pour ceux qui aiment ce genre de jeux: armé d'un très bon dictionnaire, d'un peu de patience et de beaucoup d'imagination, c'est une base idéale pour un exercice d'exégèse. Mieux que Nostradamus, puisque même si les vers sont assez incompréhensibles, ils sont au moins formés dans une langue actuelle. D'ailleurs, si vous vous prenez au jeu, les éditions Alphée organisent justement un concours à ce sujet sur leur site

En ce qui me concerne, ça ne me tentait pas plus que ça, je dois bien l'avouer. J'ai parcouru les vers sans qu'aucun ne s'illumine a priori, et ma patience limitée pour ce genre d'exercice ne m'a pas incitée à aller plus loin. Mais si ça vous tente, n'hésitez pas à vous procurer ce petit livre: ce n'est pas tous les jours qu'on publie un héritier de Nostradamus...

Merci donc à Livraddict et aux éditions Alphée pour cette découverte, même si je préférerais la prochaine fois recevoir un bon vieux roman...

Les secrets des mille et une nuits, de Dalal Henry


Suite à un partenariat organisé par Livraddict, les Editions Baudelaire m'ont envoyé un livre d'un style encore différent de ceux que je vous ai présentés jusqu'ici: il s'agit cette fois-ci d'un ouvrage de recherche, d'une analyse documentaire. Je me suis proposée pour lire ce livre parce que le sujet, les contes des 1001 nuits, fait partie des nombreux trous béants dans ma culture... Je l'ai abordé sans presque rien savoir ni à propos des contes, ni à propos de la religion et culture musulmanes, et sans aucune formation en psychologie, la science sur laquelle se base cette recherche. Voici ce que ça a donné...


Résumé:

Ce livre est une thèse de doctorat de psychologie sur l'analyse des fameux contes des 1001 nuits. En disséquant les phrases, les mots, les idées et les comportements des personnages, en procédant par questionnements, ironies et étonnements, l'auteur tente d'éclaircir le monde présenté dans les contes. L'étude est centrée sur les rappors de pouvoir qui animent les différentes catégories de personnages. Elle cherche à répondre aux questions: pourquoi cette oeuvre ? Qui l'a créée ? Dans quel objectif ? Pourquoi tant de femmes massacrées ? Pourquoi nous fascine-t-elle ? Qui se cache derrière cette oeuvre et pourquoi ?


Mon avis:

Moi qui ne connaissais rien aux contes des mille et une nuits, j'ai beaucoup appris dans ce livre. Je sais maintenant que cet ensemble narratif est composé d'un conte-cadre, expliquant comment Shahrazâd en vient à raconter pour sauver sa vie; j'ai appris qu'il n'y avait pas 1001 contes mais seulement 111, certains racontés en plusieurs fois; j'ai appris que de nombreux contes s'imbriquaient les uns dans les autres, lorsqu'un personnage d'un conte se met à en raconter un autre. Heureusement pour moi, l'auteur consacre une petite centaine de pages à résumer les contes en question, ce qui m'a permis de comprendre l'analyse par la suite. Mais je n'ai pas manqué d'être surprise: ces contes sont tous si bizarres, si peu féériques bien que pleins de magie, ils sont très loin de tous se terminer heureusement ou d'obéir à une logique que je considérerais comme morale, certains sont carrément révoltants. Ils s'imbriquent les uns dans les autres d'une façon qui n'est pas toujours facile à suivre, mettent en scène des tas de personnages humains ou non, et en fin de compte on a parfois tendance à s'y perdre; comme dit l'auteur:
"Les récits ont également un aspect négatif, car les contes qui se suivent les uns les autres ne laissent aucun espace de réflexion. L'individu submergé par la parole se perd dans les identifications successives, n'a pas le temps de se retrouver, devient passif."
Même si je ne savais pas grand-chose sur ces contes, certains ne m'étaient pas inconnus: l'histoire de Sindibâd (Sindbad) le marin me disait quelque chose, par exemple, et des bribes d'autres contes ont été réutilisées dans des films ou d'autres oeuvres. Mais la grande majorité de ces histoires m'étaient inconnues et certaines m'ont franchement choquée. Beaucoup de meurtres, de condamnations à mort, de viols, d'injustice, des femmes rabaissées, battues en toute impunité, des pauvres volés... Il faut un peu de temps pour s'habituer à ça ! Pour vous donner un petit exemple, voici une partie du conte intitulé "Histoire du roi 'Umar et de ses deux fils":
'Umar Al-Nu'mân, était le roi de Bagdad. Il était très puissant et son royaume s'étendait de l'est à l'ouest. Il avait quatre épouses et trois cent soixante concubines. Une seule de ses concubines lui avait donné un fils, Sharkân, toutes les autres étaient stériles.
Sharkân était un excellent cavalier, très courageux et connu dans le monde entier pour ses exploits militaires. (...)
Abryza, la fille du roi Grec, était une excellente cavalière. Elle se mesura à Sharkân au combat et tomba amoureuxe de lui. Elle quitta son pays et son royaume pour le suivre. Elle s'installa chez son père le roi 'Umar. Ce dernier était également épris d'elle, mais elle se refusa à lui. Alors sur le conseil de son vizir Dandân, il l'endormit et la viola.
Enceinte de ce viol, elle décida de fuir. Elle partit avec une jeune esclave sous la garde d'un esclave du roi. En route, elle fut violée et tuée par l'esclave qui la gardait.
L'enfant fut récupéré par le roi grec, son père. (...)
Du coup, après avoir lu ces contes et l'introduction qui relève toutes les injustices et bizarreries du conte-cadre, on a très envie d'en savoir plus: quel peut bien être le sens de toutes ces histoires ? Pourquoi s'est-on amusé à inventer un tel ensemble d'aventures surréalistes et cruelles ? Comment ont-elles pu devenir si populaire et survivre pendant des siècles de transmission orale ?

C'est là que l'auteur nous apporte des réponses à nos questions. Elle décortique la culture derrière ces histoires, analyse les personnages, leurs comportements et leur signification. Elle constate puis interprète de façon très crédible. Au fur et à mesure, on se rend compte que toutes ces histoires apparemment sans liens font en réalité partie d'un ensemble, qu'on peut diviser leurs composants en catégories. Voici par exemple ce qui est dit de deux catégories de personnages:
"Les personnages qui sont nommés par leurs métiers ou autre signe distinctif forment une classe sociale sans grande importance. Ils n'influencent en rien le cours des choses. Ils sont très peu respectés car les autres se moquent d'eux à chaque occasion. Ils sont considérés comme des simplets ou des imbéciles qui sont prêts à tout croire. Ils sont pauvres, mais il n'y a pas d'hésitation lorsque l'occasion se présente pour quelqu'un, de les voler, ou les rendre encore plus malheureux. Ce qui n'empêche que certains d'entre eux peuvent devenir riches par miracle et rois."
"La première disposition des femmes mariées semble être la trahison. Elles sont prêtes à tromper leurs maris à tort et à travers. Elles étaient jeunes, belles et séduisantes, mais après le mariage, elles n'attirent plus; par contre, elles subissent le charme des jeunes hommes et cherchent à les séduire. Elles sont menteuses, inventrices d'histoires impossibles à croire, rusées et par-dessus tout, elles sont mauvaises conseillères."
Avouez que c'est assez révoltant; et pourtant, l'analyse va nous prouver que tout ceci a un sens, qu'un message passe au travers de ces caricatures. L'auteur détaille les images du pouvoir, les figures des héros, les thèmes d'ordre social, psychologique, ou de types "croyances". Le tout sans être trop scientifique, dans un language clair et accessible à tous (même si quelques tournures de phrases un peu bizarres - comme "certains d'entre eux peuvent devenir riches par miracle et rois" - me font penser que l'auteur n'est pas francophone de naissance). Ce n'est pas une lecture de type divertissant, mais c'est extrêmement instructif de plonger dans cette culture si différente, de s'immerger dans une autre façon de penser. Ca se lit chapitre par chapitre, par petites gorgées pour ne pas se perdre et pour aborder une problématique à la fois. Au final, les questions sont résolues, et même si on n'adhère pas aux principes moraux mis en valeur, on est très satisfait de l'analyse.

Voici donc un livre qui vous plaira si comme moi vous êtes curieux de découvertes et avides de connaissances, un livre de référence original dans une bibliothèque. Je remercie donc tout particulièrement les Editions Baudelaire de me l'avoir fait découvrir.

Vous trouverez sur la page Bibliomania du livre ses références complètes et les critiques d'autres lecteurs.