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Le fantôme de Canterville (et autres histoires) d'Oscar Wilde


Entre deux romans plus épais, j'ai saisi récemment ce tout petit livre très classique... et il m'a beaucoup étonnée !


Résumé :

Quand Mr Otis, ministre américain, achète le château de Canterville en Angleterre, il est prévenu : le château est hanté, c'est certain. Mais Mr Otis et sa famille n'ont pas peur des fantômes, et d'ailleurs, c'est peut-être le fantôme qui devrait avoir peur de leur arrivée...


Mon avis :

D'Oscar Wilde, j'ai lu il y a quelques temps "Le portrait de Dorian Gray". Je m'attendais donc à une histoire du même genre, pleine de questions sous-jacentes très sérieuses... Et j'ai été bien surprise !

En fait, cette nouvelle (avec une cinquantaine de pages au compteur, ce n'est certainement pas un roman) est surtout pleine d'humour. Eh oui ! Une grande partie de cet humour, d'ailleurs, joue sur les différences entre Américains (terre-à-terre, consuméristes, égalitaires) et Anglais (aristocrates, influençables, pince-sans-rire) et s'amuse de tous les préjugés. Par exemple, ce passage concernant Mme Otis :
Elle avait une constitution magnifique, et une vitalité quasi animale. Certes, par beaucoup de côtés, elle était tout à fait anglaise, et elle constituait un excellent exemple de ce fait que nous avons actuellement tout en commun avec l'Amérique, hormis, bien entendu, la langue.
C'est particulièrement amusant de voir l'auteur reprendre les images macabres des histoires fantastiques de son époque pour les changer en sources d'humour face à une famille particulièrement terre-à-terre. Le ton léger continue jusqu'à la fin du livre de l'histoire, avec cependant une partie plus "classique" lorsque le destin du fantôme se résoud grâce à une touche de surnaturel plus attendue sur un ton légèrement mélancolique. Mais j'ai été vraiment surprise par cette courte histoire franchement rafraîchissante !

Mon édition était complétée par quatre contes : "Le prince heureux", "Le géant égoïste", "L'ami dévoué" et "Le rossignol et la rose". Ces quatre contes se ressemblent : ils sont tous les quatre assez classiques sur la forme (un conte avec des animaux parlants/êtres surnaturels et une morale) mais assez originaux que pour séduire. Ils sont plutôt "enfantins" mais aussi très mélancoliques, à la façon des contes de Grimm. Ce n'est pas ma forme littéraire préférée mais dans leur genre, ce sont des récits de qualité.

Dernière remarque : j'ai lu "Le fantôme de Canterville" en anglais et en français, et je conseille nettement l'anglais ; le style est vraiment difficile à traduire et la version française m'a parue assez lourde.

Voilà, à petit livre, courte chronique ! Si comme moi vous vous retrouvez entre deux lectures avec l'envie d'un petit texte court mais intéressant, voilà un livre qui est fait pour vous !

...et je crois bien que ça compte pour le challenge Fant'Classique, ça ! Ca ne fait que mon troisième livre (sur vingt) pour ce challenge, mais comme on dit, les petits ruisseaux font les grandes rivières...


Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre
- l'avis d'Ethernya, qui vous donne un petit aperçu des autres contes.


Les secrets des mille et une nuits, de Dalal Henry


Suite à un partenariat organisé par Livraddict, les Editions Baudelaire m'ont envoyé un livre d'un style encore différent de ceux que je vous ai présentés jusqu'ici: il s'agit cette fois-ci d'un ouvrage de recherche, d'une analyse documentaire. Je me suis proposée pour lire ce livre parce que le sujet, les contes des 1001 nuits, fait partie des nombreux trous béants dans ma culture... Je l'ai abordé sans presque rien savoir ni à propos des contes, ni à propos de la religion et culture musulmanes, et sans aucune formation en psychologie, la science sur laquelle se base cette recherche. Voici ce que ça a donné...


Résumé:

Ce livre est une thèse de doctorat de psychologie sur l'analyse des fameux contes des 1001 nuits. En disséquant les phrases, les mots, les idées et les comportements des personnages, en procédant par questionnements, ironies et étonnements, l'auteur tente d'éclaircir le monde présenté dans les contes. L'étude est centrée sur les rappors de pouvoir qui animent les différentes catégories de personnages. Elle cherche à répondre aux questions: pourquoi cette oeuvre ? Qui l'a créée ? Dans quel objectif ? Pourquoi tant de femmes massacrées ? Pourquoi nous fascine-t-elle ? Qui se cache derrière cette oeuvre et pourquoi ?


Mon avis:

Moi qui ne connaissais rien aux contes des mille et une nuits, j'ai beaucoup appris dans ce livre. Je sais maintenant que cet ensemble narratif est composé d'un conte-cadre, expliquant comment Shahrazâd en vient à raconter pour sauver sa vie; j'ai appris qu'il n'y avait pas 1001 contes mais seulement 111, certains racontés en plusieurs fois; j'ai appris que de nombreux contes s'imbriquaient les uns dans les autres, lorsqu'un personnage d'un conte se met à en raconter un autre. Heureusement pour moi, l'auteur consacre une petite centaine de pages à résumer les contes en question, ce qui m'a permis de comprendre l'analyse par la suite. Mais je n'ai pas manqué d'être surprise: ces contes sont tous si bizarres, si peu féériques bien que pleins de magie, ils sont très loin de tous se terminer heureusement ou d'obéir à une logique que je considérerais comme morale, certains sont carrément révoltants. Ils s'imbriquent les uns dans les autres d'une façon qui n'est pas toujours facile à suivre, mettent en scène des tas de personnages humains ou non, et en fin de compte on a parfois tendance à s'y perdre; comme dit l'auteur:
"Les récits ont également un aspect négatif, car les contes qui se suivent les uns les autres ne laissent aucun espace de réflexion. L'individu submergé par la parole se perd dans les identifications successives, n'a pas le temps de se retrouver, devient passif."
Même si je ne savais pas grand-chose sur ces contes, certains ne m'étaient pas inconnus: l'histoire de Sindibâd (Sindbad) le marin me disait quelque chose, par exemple, et des bribes d'autres contes ont été réutilisées dans des films ou d'autres oeuvres. Mais la grande majorité de ces histoires m'étaient inconnues et certaines m'ont franchement choquée. Beaucoup de meurtres, de condamnations à mort, de viols, d'injustice, des femmes rabaissées, battues en toute impunité, des pauvres volés... Il faut un peu de temps pour s'habituer à ça ! Pour vous donner un petit exemple, voici une partie du conte intitulé "Histoire du roi 'Umar et de ses deux fils":
'Umar Al-Nu'mân, était le roi de Bagdad. Il était très puissant et son royaume s'étendait de l'est à l'ouest. Il avait quatre épouses et trois cent soixante concubines. Une seule de ses concubines lui avait donné un fils, Sharkân, toutes les autres étaient stériles.
Sharkân était un excellent cavalier, très courageux et connu dans le monde entier pour ses exploits militaires. (...)
Abryza, la fille du roi Grec, était une excellente cavalière. Elle se mesura à Sharkân au combat et tomba amoureuxe de lui. Elle quitta son pays et son royaume pour le suivre. Elle s'installa chez son père le roi 'Umar. Ce dernier était également épris d'elle, mais elle se refusa à lui. Alors sur le conseil de son vizir Dandân, il l'endormit et la viola.
Enceinte de ce viol, elle décida de fuir. Elle partit avec une jeune esclave sous la garde d'un esclave du roi. En route, elle fut violée et tuée par l'esclave qui la gardait.
L'enfant fut récupéré par le roi grec, son père. (...)
Du coup, après avoir lu ces contes et l'introduction qui relève toutes les injustices et bizarreries du conte-cadre, on a très envie d'en savoir plus: quel peut bien être le sens de toutes ces histoires ? Pourquoi s'est-on amusé à inventer un tel ensemble d'aventures surréalistes et cruelles ? Comment ont-elles pu devenir si populaire et survivre pendant des siècles de transmission orale ?

C'est là que l'auteur nous apporte des réponses à nos questions. Elle décortique la culture derrière ces histoires, analyse les personnages, leurs comportements et leur signification. Elle constate puis interprète de façon très crédible. Au fur et à mesure, on se rend compte que toutes ces histoires apparemment sans liens font en réalité partie d'un ensemble, qu'on peut diviser leurs composants en catégories. Voici par exemple ce qui est dit de deux catégories de personnages:
"Les personnages qui sont nommés par leurs métiers ou autre signe distinctif forment une classe sociale sans grande importance. Ils n'influencent en rien le cours des choses. Ils sont très peu respectés car les autres se moquent d'eux à chaque occasion. Ils sont considérés comme des simplets ou des imbéciles qui sont prêts à tout croire. Ils sont pauvres, mais il n'y a pas d'hésitation lorsque l'occasion se présente pour quelqu'un, de les voler, ou les rendre encore plus malheureux. Ce qui n'empêche que certains d'entre eux peuvent devenir riches par miracle et rois."
"La première disposition des femmes mariées semble être la trahison. Elles sont prêtes à tromper leurs maris à tort et à travers. Elles étaient jeunes, belles et séduisantes, mais après le mariage, elles n'attirent plus; par contre, elles subissent le charme des jeunes hommes et cherchent à les séduire. Elles sont menteuses, inventrices d'histoires impossibles à croire, rusées et par-dessus tout, elles sont mauvaises conseillères."
Avouez que c'est assez révoltant; et pourtant, l'analyse va nous prouver que tout ceci a un sens, qu'un message passe au travers de ces caricatures. L'auteur détaille les images du pouvoir, les figures des héros, les thèmes d'ordre social, psychologique, ou de types "croyances". Le tout sans être trop scientifique, dans un language clair et accessible à tous (même si quelques tournures de phrases un peu bizarres - comme "certains d'entre eux peuvent devenir riches par miracle et rois" - me font penser que l'auteur n'est pas francophone de naissance). Ce n'est pas une lecture de type divertissant, mais c'est extrêmement instructif de plonger dans cette culture si différente, de s'immerger dans une autre façon de penser. Ca se lit chapitre par chapitre, par petites gorgées pour ne pas se perdre et pour aborder une problématique à la fois. Au final, les questions sont résolues, et même si on n'adhère pas aux principes moraux mis en valeur, on est très satisfait de l'analyse.

Voici donc un livre qui vous plaira si comme moi vous êtes curieux de découvertes et avides de connaissances, un livre de référence original dans une bibliothèque. Je remercie donc tout particulièrement les Editions Baudelaire de me l'avoir fait découvrir.

Vous trouverez sur la page Bibliomania du livre ses références complètes et les critiques d'autres lecteurs.

Le livre des choses perdues, de John Connolly

Voici un livre qui m'a été généreusement prêté (en anglais) par Miss Spooky Muffin. Elle l'a choisi elle-même, à ma demande, car j'adore les surprises. Et sur ce point-là, je n'ai pas été déçue: c'est une découverte pour le moins étonnante...


Résumé:

David, 12 ans, a hérité de sa maman une passion pour les livres de contes. C'est tout ce qu'il lui reste, quand sa maman meurt et qu'il se retrouve obligé de vivre avec une belle-mère et un demi-frère qu'il déteste. Des choses bizarres commencent alors à lui arriver: il s'évanouit sans raison, entend les livres parler, et aperçoit un Homme Biscornu qui fouille sa chambre en son absence. Puis, une nuit, la voix de sa maman l'appelle dans le jardin et l'entraîne à travers un passage caché. David se retrouve alors dans un autre monde, peuplé de créatures bizarres et dangereuses, où il brave chaque jour de nouvelles aventures pour atteindre le Livre des choses perdues qui lui permettra de rentrer chez lui...


Mon avis:


Quand Miss Spooky Muffin m'a apporté le livre, elle n'a pas pu le décrire plus précisément qu'en disant: "c'est un livre vraiment bizarre". Au moment de faire ma critique, je comprends son problème: comment décrire une histoire pareille ?

D'abord, sous de nombreux aspects, c'est un conte. Il est écrit comme un conte, en commençant par "Il était une fois" et en utilisant ce style si particulier des conteurs: une distance avec le sujet couplée à une description précise des faits et des pensées, une présentation factuelle et sans passion des scènes les plus terribles. J'ai beaucoup aimé ce style qui laisse au lecteur le soin de mettre lui-même les points d'exclamation, il a réussi à me toucher dès les premières pages.

C'est aussi un conte dans sa ressemblance à l'histoire d'Alice au pays des merveilles. Tandis qu'Alice suit un lapin dans son terrier, David suit la voix de sa maman au travers d'un trou dans un jardin un peu particulier. Tous deux se retrouvent dans un monde à la fois semblable au leur mais différent; celui de David n'est illuminé que par un demi-jour, les arbres sont étranges et la vie ressemble à celle du Moyen-Age, mais il a ses ponts, ses villages et ses routes comme n'importe quel monde. Dans les deux cas, le monde est peuplé d'êtres étranges, basés sur des êtres réels mais déformés par l'absurde. Enfin, David et Alice cherchent tous deux à retrouver leur monde à eux après avoir fait l'erreur de passer volontairement dans le nouveau.

Mais "Le livre des choses perdues" n'est pas qu'un conte. Tout le début se situe dans la réalité, une réalité qui n'est pas qu'esquissée comme dans les contes traditionnels, mais une réalité sérieuse, un monde en guerre, une perte affective, le sentiment de trahison de David vis-à-vis de son père. Ensuite, le monde dans lequel il atterrit n'a rien du monde loufoque et comique d'Alice. La plupart des créatures qu'il croise sont tantôt horribles et effrayantes, tantôt atrocement cruelles. David se fait des amis mais ils lui permettent surtout de revivre la douleur d'une perte. De nombreuses scènes sont du bon matériel à cauchemars: les corps mutilés et les morts atroces sont nombreuses, les pièges se suivent, les méchants comme les gentils sont dévorés par des créatures diaboliques, les enfants sont martyrisés et les donjons sont des lieux de terreur. Point de vue émotionnel non plus, le lecteur n'est pas épargné: David souffre et rencontre des gens qui souffrent aussi, il est confronté à la peur, à la douleur, et à des sentiments plus sombres qu'il ne comprend pas bien mais que nous traduisons comme la menace de la pédophilie.

Mais dans tout ça, ce conte-qui-n'est-pas-un-conte parle quand même de contes d'un bout à l'autre. On se rend compte au fur et à mesure que le monde où se retrouve David est constitué autour de ses propres pensées, et donc en partie autour des livres qu'il a lus. Des contes classiques sont ainsi transposés, souvent pour le pire. Le Petit Chaperon Rouge est en fait une jeune fille débauchée à l'origine d'un peuple de monstres, la Belle au Bois Dormant est une sorcière qui attire les chevaliers pour mieux les tuer, ce genre de choses. Dans l'édition que l'on m'a prêtée, il y a à la fin plus d'une centaine de pages d'explications de l'auteur, avec les contes originaux qu'il a utilisés et ses raisons de les inclure ou de les modifier; c'est très intéressant, et on se rend compte de la logique sous-jacente. Un passage seulement m'a vraiment fait rire: celui où David rencontre Blanche-Neige et les septs nains, mais une Blanche-Neige obèse et mégère qui vit avec des nains communistes, lesquels ont essayé de l'assassiner avec une pomme en faisant croire que c'était l'oeuvre de sa belle-mère. Je me suis tellement amusée en lisant ce passage que j'ai regretté qu'il n'y en ait pas plus sur le même ton.

Au total, ce conte-qui-n'est-pas-un-conte-mais-qui-parle-de-contes laisse une impression durable bien que difficile à définir. L'auteur a un don particulier pour créer une ambiance oppressante et pour présenter des tableaux puissants: l'arrivée de David dans le nouveau monde, suivi par un bombardier en feu, en est une; le champ de bataille médiéval au milieu duquel trône un tank flambant neuf en est une autre (dont je n'ai pas bien compris le sens, d'ailleurs). Le voyage est réellement initiatique pour David qui doit faire face à chacune de ses peurs, apprendre à accepter la mort de sa mère et à réaliser l'injustice de ses sentiments envers sa belle-mère et son demi-frère. Pour le lecteur, si l'apprentissage est difficilement transposable, c'est quand même un parcours qui fait souvent battre le coeur. Une expérience à tenter, vraiment.