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Ghost Talkers, de Mary Robinette Kowal


J'ai découvert l'autrice Mary Robinette Kowal grâce à ce titre, et je peux déjà vous dire que je ne me suis pas arrêtée là !


Résumé :

En cette première guerre mondiale, l'Angleterre a inventé une arme secrète : elle a entraîné des équipes de médiums capables de communiquer avec les morts. Chaque soldat est formé pour que, dès son décès au front, il puisse venir faire un rapport sur ce qu'il a vu et entendu avant de glisser vers l'au-delà. Ginger, une riche héritière américaine, fait partie de cette équipe de médiums qui, en cachette, débriefent les soldats juste après leur mort. Mais les Allemands semblent avoir percé leur secret et mettent en danger la vie des médiums ; pire, il semble qu'un traître se soit infiltré dans la chaîne de commande. Quand le fiancé de Ginger est envoyé au front et confirme ses soupçons, elle est obligée de mener seule l'enquête pour sauver la vie de son équipe.


Mon avis :

"Ghost Talkers" est le premier livre de Mary Robinette Kowal que je découvre, après avoir assez longtemps entendu parler de cette autrice américaine proche de certains de mes auteurs préférés, comme John Scalzi. Il ne s'agit pas de son titre le plus connu, mais ce mélange de récit historique et de fantastique m'a tout de suite alléchée. Je l'ai acquis sous format audio qui, dans sa version originale, est narré par l'autrice elle-même (et elle fait un excellent travail).

J'ai été tout de suite attirée par le synopsis original de ce roman. On est donc en pleine guerre, à Londres, où une petite section de l'armée britannique emploie une technique d'espionnage inédite : la communication avec les morts. Tout se fait dans le plus grand secret, et Ginger, notre héroïne, et ses collègues (donc beaucoup de femmes) sont chargés d'accueillir les soldats qui viennent d'être tués au front et qui leur rapportent ce qu'ils ont vu avant d'entamer leur grand voyage vers l'au-delà. On devine l'énorme potentiel émotionnel de ce genre de scènes, et de fait ça ne rate pas, sans être larmoyant : les "ghost talkers" sont des agents de renseignement mais remplissent aussi le rôle du prêtre qui recueille les dernières confidences de soldats morts bien trop jeunes et souvent inutilement. L'autrice retranscrit très bien l'émotion de ces moments et nous permet d'entrevoir brièvement l'horreur de cette guerre. 

Le début du roman nous permet rapidement de comprendre le rôle de cette section inédite de l'armée, y-compris les difficultés que vivent les femmes qui la composent dans un milieu à la fois machiste, élitiste, nationaliste et raciste. Ginger notamment a le gros désavantage d'être une femme, mais profite au moins du fait d'être blanche et de provenir d'un milieu aristocratique très bien connecté. Une de ses collègues, tout aussi talentueuse, doit rester dans l'ombre parce qu'elle a la peau noire et vient d'un milieu populaire. Ce ne sont pas des éléments inédits mais d'une part j'apprécie que l'autrice ne les ait pas occultés, et d'autre part, sans s'y attarder, elle prend quand même le temps d'illustrer concrêtement ce qu'ils signifient.  

Ensuite l'action commence très vite : des soupçons de traitrise, une série de bombardements bizarres au front qui font beaucoup de mort sans visée stratégique évidente, un homme louche qui apparaît… et l'héroïne se trouve confrontée à la fois à un drame et à une aventure qui pourrait s'avérer cruciale pour la poursuite de la guerre. Cette partie prend la forme d'une enquête à tendance thriller, c'est bien mené, il y a quelques grosses surprises, le décor historique ainsi que le côté fantastique ajoutent du piquant, et on ne s'ennuie pas. Avec ce roman j'ai découvert le talent de conteuse de l'autrice qui n'est pas une débutante et ça se sent.

Au final c'est un roman avec lequel on passe un très bon moment, un excellent divertissement, original et bien conté. Ce n'est pas quelque chose qui révolutionne le fantastique, ou qui laisse une impression indélébile, mais ce n'est pas non plus le roman qui se confond avec mille autres. Il m'a donné envie de poursuivre ma découverte de cette autrice, ce que j'ai fait assez vite (je vous en parle très bientôt). Bref, je recommande !


Pour en savoir plus :
- la fiche goodreads du livre
- la fiche Bibliomania du livre


L'étrange Odd Thomas, de Dean Koontz


J'ai commencé récemment une nouvelle série, les aventures d'Odd Thomas, un mélange de fantastique et d'horreur sur un ton léger, un cocktail surprenant !


Résumé :

Odd Thomas est aussi étrange que son prénom. Jeune cuisinier dans le grill d'une petite ville dans le désert américain, très amoureux de sa petite amie Stormy, sa vie serait particulièrement tranquille s'il n'avait pas un don extraordinaire : il est capable de voir les fantômes. Certains esprits ont besoin d'être rassurés, d'autres lui indiquent des criminels qu'il fait arrêter avec la collaboration du chef de la police locale, et d'autres encore, malfaisants, se réunissent là où un drame va avoir lieu. Lorsqu'un grand nombre de ces esprits malfaisants se rassemblent autour d'un étranger récemment arrivé dans la ville, Odd Thomas sait qu'une catastrophe se prépare. Mais il est loin d'en imaginer l'ampleur...


Mon avis :

Encore un livre entamé par hasard, au format audiolivre, au gré des promotions sur Audible.  J'avais déjà entendu le nom de l'auteur, célèbre pour ces récits d'horreur, mais je ne l'avais jamais lu et je ne connaissais pas du tout le personnage d'Odd Thomas. J'adore laisser la sérendipité choisir mes lectures, et je n'ai encore jamais eu à le regretter !

J'ai donc découvert un personnage un peu surprenant, encore un héros atypique. Odd Thomas (c'est son vrai nom, il s'appelle Odd, qui veut dire "étrange") n'est pas un aventurier sans peur et sans reproche, ni un héros de film d'horreur traumatisé, ni un beau garçon populaire ou ténébreux, non, c'est un jeune homme tranquille, gentil, poli, qui n'a qu'une seule ambition dans la vie : continuer paisiblement son boulot de cuisinier et épouser sa petite amie dont il est fou amoureux et qui le lui rend bien. Pas d'histoire d'amour complexe, pas de haines, de rancoeurs, de souffrance, rien de plus qu'un gentil garcon presque trop sage. En fait, sa vie serait presque trop ordinaire s'il n'avait pas ce don bizarre de voir les morts.

Je ne m'attendais pas du tout à ça, moi qui ne savais rien du livre en entamant sa lecture. La surprise est totale et amenée sans heurts, en introduction de l'intrigue, peu après avoir fait la connaissance d'Odd ; il commence une journée dont il dit dès le départ qu'elle va changer sa vie. Inutile de dire qu'il ne faut pas beaucoup de pages pour être bien pris par l'intrigue !  Par la suite, on découvre petit à petit les capacités étranges du héros, en même temps que l'on découvre sa vie et son petit monde, et que les évènements s'accélèrent, lentement mais sûrement.

Le style est un peu particulier car il reflète la personnalité d'Odd, à la fois héros et narrateur : il est très, très poli (il termine la moitié de ses phrases par "sir") et même un petit peu pompeux. Suivant les instructions de son mentor, écrivain à succès qui m'a beaucoup fait penser à une version agréable du Prétextat Tach d'Amélie Nothomb, Odd Thomas écrit ses mémoires à grand renfort de détails, de descriptions et avec une certaine dose d'humour forcé. Il y a même une touche de maladresse volontaire dans les jeux de mots dont raffolle Odd Thomas, une certaine lourdeur gentille qui donne un vrai réalisme au narrateur inexpérimenté. Le résultat c'est un style assez étrange mais maîtrisé, touchant quand c'est nécessaire, un peu emprunté le reste du temps, mais qui décrit le narrateur héros aussi bien que ses mots et ses actes.

Ce tome se termine sur un drame que je n'avais pas vu venir et qui m'a fait bondir. Je ne vous en dirai pas plus, mais il me semble que la façon dont ce roman mélange un ton assez léger avec un contenu qui fait froid dans le dos est l'une des grandes surprises de cette lecture et l'un de ses atouts. Encore une fois, la chance m'a fait découvrir un livre qui m'a beaucoup plu, et j'ai été encore plus heureuse d'apprendre qu'il s'agissait du premier tome d'une série !


Pour en savoir plus :

Sandman, tome 2 : La maison de poupée, de Neil Gaiman et collectif


Je vous ai parlé l'année passée du premier tome de la bande-dessinée Sandman ; il m'a fallu plusieurs mois pour me lancer dans le second tome, mais je vous en parle enfin !


Résumé :

"Son nom lui-même est un mystère. Il se nomme Sandman, mais aussi Dream ou Morphée. Comme les autres membres de la famille des Éternels - Death, Destiny, Delirium, Desire, Despair et Destruction - il incarne un sentiment ou une réalité de l'âme humaine. Son royaume est celui des songes, un royaume à la fois sombre et enchanteur, dont le Maître est immortel, mais faillible et fragile. En suivant Sandman dans ses aventures, ses peines et ses tourments, le lecteur plongera dans un fascinant rêve éveillé.
Rose Walker trouve dans une étrange maison où elle a été invitée à se rendre, plus de choses qu'elle n'en attendait. Entre autres, des parents perdus de longue date, un congrès de tueurs en série et, finalement, sa véritable identité... Le Maître des Rêves, Sandman, cherche à comprendre ces mystères, sans se douter un instant - une éternité ? - qu'une main tire les ficelles dans l'ombre. Une main dont le propriétaire pourrait même être assez proche de lui..."
(quatrième de couverture) 


Mon avis :

J'ai beau avoir lu et apprécié le premier tome de cette série de comics culte, je suis toujours intimidée par Sandman.  J'avais emprunté ce tome-ci à la bibliothèque en décembre, et depuis lors je renouvelait mon emprunt tous les mois, jusqu'à ce que j'atteigne la limite du nombre de renouvellements autorisés et doive me dépêcher de le lire avant de le rendre. Et pourtant, tout ce temps, il traînait bien en évidence sur ma table de nuit; je voulais le lire mais je n'osais pas l'aborder, j'avais l'impression que je devais attendre le bon moment pour pouvoir l'apprécier et le comprendre comme il le mérite. Tout ça pour une bande-dessinée ! C'est un peu ridicule, non ?

Il est vrai que Sandman n'est pas une bande-dessinée parmi les plus accessibles. Il y a plusieurs histoires parallèles qui s'entremêlent d'un chapitre à l'autre, un vocabulaire particulièrement poétique ou mystique (je lis cette série en anglais, sa version originale), et un dessin parfois complexe avec des cases qui se mélangent et se chevauchent jusqu'à ce qu'on ne sache plus parfois dans quel sens les lire. Au début, j'ai eu beaucoup de mal à saisir le sens d'une intrigue très éparpillée, et j'ai passé beaucoup de temps à revenir en arrière, encore et encore, pour essayer de trouver ce qui m'échappait. C'est rare que je me sente perdue face à une lecture, et c'est un peu frustrant. Et puis j'ai trouvé le bon angle d'attaque : se laisser porter, ne pas s'inquiéter de ce que je pouvais avoir raté ou de ne pas suivre l'intrigue telle que l'auteur (ou les auteurs) l'auraient voulu, et attendre que les explications viennent d'elles-même. A partir de là, les pages se sont tournées toutes seules et les pièces du puzzle se sont mises en place.

L'histoire se poursuit donc depuis le premier tome (qui est résumé au début de celui-ci pour ceux qui ne se souviennent plus trop). Morpheus, ou Sandman, ou le Maître des Rêves, a enfin réussi à s'échapper après avoir été emprisonné par Roderick Burgess, qui cherchait à capturer la Mort. Sandman a pu retrouver sa force et récupérer les outils de son art, mais certaines de ses créatures ont disparu, parmi lesquelles quatre parmi les plus importantes. Et puis il a un problème : un "vortex" est apparu, on apprendra plus tard ce que c'est, mais c'est dangereux et ça a pris la forme d'une jeune femme, Rose, qui vient de se découvrir une grand-mère fortunée et qui doit retrouver son petit frère perdu de vue depuis longtemps. On fait aussi la connaissance d'un frère-soeur de Sandman, Desire, qui n'a pas l'air commode, et d'un nouvel ami que Sandman s'est fait au fil des siècles. Bref, comme je vous disais, c'est un peu complexe, mais promis, on finit par s'y retrouver.

Les dessins sont du même type que dans le tome précédent et relativement homogènes malgré la participation de plusieurs artistes que l'on peut probablement distinguer si on y prête attention. C'est souvent sombre, travaillé, avec certains aspects que j'ai apprécié (comme un chapitre où il faut tourner la page en paysage pour lire les parties qui se situent dans le royaume de Sandman) et d'autres moins (comme certains visages un peu niais). Mais ce qui marque, au-delà du dessin, c'est le ton de l'ensemble. Neil Gaiman a toujours un univers très particulier, et ici on retrouve un énorme mélange indescriptible d'horreur, d'humoristique, de fantastique, de poétique, d'historique, de moderne, d'introspectif... Tout est mélangé et tout est cohérent. Son texte, couplé avec le talent des dessinateurs, propose un ensemble vraiment étrange où souvent je ne savais pas si j'étais dégoûtée ou si j'avais envie de rire, si j'étais dans un conte ou dans un récit réaliste. C'est perturbant, c'est impressionnant, et ça vaut la peine de le découvrir. 


Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre
- la fiche Goodreads du livre


Every Heart a Doorway, de Seanan McGuire


Voici un récit fantastique qui m'a beaucoup marquée, ma première lecture de 2018 !


Résumé :

L'école de Miss Eleanor West accueille des adolescents particuliers, ceux qui ont découvert une porte étrange, ont glissé dans un monde magique, mais malheureusement en ont été expulsés et ne rêvent que de retrouver la porte qui les y conduira à nouveau. Nancy fait partie de ces malheureux : derrière sa porte, elle a découvert un Maître adoré qui soigne les morts, elle a appris a rester immobile jusqu'à faire arrêter son coeur, à ne plus s'habiller qu'en noir pour mieux devenir invisible... Mais ce monde qui semble affreux, elle y a été infiniment heureuse et ne vit que pour y retourner, malgré une famille qui ne la croit pas et la comprend encore moins. Chez Miss West elle découvrira qu'elle n'est pas seule dans sa situation et trouvera enfin une communauté qui la comprend... jusqu'à ce que la mort se mette à frapper ses nouveaux amis.


Mon avis :

J'ai commencé 2018 avec la lecture de cette novella qui a gagné le prix Hugo de 2017. En tant que votante, j'avais reçu l'ebook gratuitement, mais je n'avais malheureusement pas eu le temps de le lire. Quand j'ai cherché quelque chose à découvrir dans ma liseuse le premier janvier, je suis retombée sur ce titre marquant (et superbe !) et je l'ai découvert sans a-priori. J'ignorais notamment (je ne l'ai appris qu'après coup) que Seanan McGuire est le vrai nom de l'auteur Mira Grant qui a notamment écrit le roman Feed très apprécié par les amateurs de littérature Young Adults et par les fans d'histoires de zombies. Je l'ai lu en 2016 et je l'avais apprécié, mais je n'aurais jamais deviné qu'il s'agissait du même auteur, tant les histoires et le ton sont différents.

Every Heart a Doorway ("A chaque coeur sa porte") est une intrigue très spéciale, même si elle reprend de nombreux éléments connus : la découverte d'un nouvel environnement scolaire pour un adolescent qui a du mal à s'intégrer, le principe de l'école pour enfants avec des "dons" étranges, les portes dans le monde réel qui mènent vers des mondes fantastiques. Le génie de l'auteur a été de les combiner pour proposer un autre aspect de ces histoires : que se passe-t-il quand les jeunes gens qui découvrent un monde fantastique et magnifique (à leurs yeux) en sont expulsés ?  La réponse de l'auteur : ils se retrouvent tout à coup inadéquats dans le monde réel, profondément incompris même lorsqu'ils essaient de crier leur ressenti et même par ceux qui les aiment le plus, nostalgiques d'un état d'innocence qu'ils ont définitivement perdus, et incapables de se projeter dans un avenir qui leur semble terriblement ennuyeux... Bref, des sentiments qui caractérisent l'adolescence pour beaucoup de monde. C'est là, d'après moi, le point fort de ce récit : en leur apportant une justification, il rend très réalistes les anxiétés de l'adolescence pour tous ceux qui ne s'en souviennent plus ou qui, comme moi, ne les ont pas vraiment connues.  Je pense qu'un adolescent lisant ce livre doit se reconnaître dans ces héros et ce qu'ils vivent, et ça doit être particulièrement réconfortant.

Le récit a aussi une atmosphère très spéciale parce que les mondes qu'ont visité nos héros sont loin d'être des paradis, et pourtant les jeunes gens qui les ont visités sont prêts à tout pour y retourner. Certains mondes sont même carrément cauchemardesques : ils y sont l'esclave d'un vampire, ou l'assistant d'un docteur Frankenstein. Il est expliqué que ces jeunes trouvent derrière leur porte le monde dont ils ont besoin, mais en même temps qu'il y a une catégorie de jeunes (dans une autre école) qui ont été traumatisés par leur voyage, donc ce n'est pas très clair. Quoi qu'il en soit, la façon dont ils se languissent pour un univers qui nous semble parfois absolument effroyable rajoute un côté un peu glauque au récit, qui lui donne une dimension supplémentaire. 

Au final, je retiens beaucoup plus l'atmosphère et les prémisses de ce récit que son intrigue : il y a des morts et une mini-enquête (que j'avais percée à jour avant que tout ne soit révélé), mais j'ai l'impression que l'auteur s'est imaginé un univers extrêmement intéressant et puis s'est cassé la tête pour trouver une intrigue qui justifie d'écrire une histoire à son sujet. Ça ne m'a pas vraiment dérangée pendant la lecture, car l'univers est tellement spécial et l'atmosphère tellement réussie que c'est une histoire que j'ai pris un plaisir énorme à découvrir.

Ce récit est le premier tome d'une série qui en compte trois jusqu'à présent (le dernier tome devrait être sorti tout récemment), et je suis très partagée : d'une part j'ai envie d'en savoir plus sur l'expérience des jeunes qui ont franchi les portes et sont revenus, d'autre part j'ai peur de savoir déjà tout ce qu'il y a à savoir et de m'ennuyer. Déjà ce récit se termine avec un chapitre sur la jeunesse de deux jeunes héroïnes qui m'a semblé superflu. A voir si je continue, en tous cas je vous tiendrai au courant !


Pour en savoir plus :
 

The Tomato Thief, d'Ursula Vernon


Il me reste encore beaucoup de romans, novellas, nouvelles et novellettes nominés pour les Hugos de cette année à découvrir, et je les lis un par un... Je vous souhaite que ce récit soit traduit rapidement en français, car ce fut un vrai coup de coeur !


Résumé :

Granma (grand-mère) Harken habite seule avec son chat au bord du désert, et ses voisins ont appris a respecter les talents surprenants de cette vieille dame bougonne. Chaque année, elle fait pousser des tomates absolument délicieuses dans son jardin. Jusqu'au jour où on lui vole une tomate tout juste mûre, puis une autre, et bientôt chaque tomate disparaît la nuit précédant sa cueillette. Mais Granma Harken n'est pas du genre à se laisser faire, même si attraper le voleur l'entraîne dans une mission bien trop dangereuse pour une dame de son âge...


Mon avis :

Voici encore un récit que j'ai découvert grâce à sa nomination aux Hugos de cette année, et il a même obtenu le prix dans la catégorie "novellette". Je l'ignorais en entamant ma lecture, mais je n'en suis pas étonnée, car c'est un récit pour lequel j'ai fondu comme un morceau de sucre dans une tasse de café brûlant (sauf si le sucre est finlandais, parce qu'ici ils ont des morceaux de sucre si denses qu'ils ne fondent pas dans le café, enfin bref). 

Dès le départ, j'ai été prise d'amitié pour cette brave Granma Harken. C'est la grand-mère parfaite : indépendante, un peu bougonne, et pleine de bon sens qu'elle articule dans des formules de sagesse, telles que "Worrying didn’t do any good, but somehow that never stops anybody" (personne n'a jamais rien résolu en se faisant du souci, et pourtant ça n'a jamais empêché personne de s'en faire),  ou "Sometimes the best cure for life was a ripe tomato" (parfois le meilleure remède pour soigner la vie c'est une tomate mûre).  Elle a aussi une bonne dose d'humour et elle m'a fait sourire plus d'une fois, ce qui fait qu'après seulement quelques lignes, on a vraiment envie de savoir ce qu'il va lui arriver.

Et là, on n'est pas déçu. Cette histoire est apparemment la deuxième dans une série (la première serait intitulée "Jackalope Wives") et elle fait allusion à quelques aventures passées concernant son petit-fils, mais ça ne pose pas de problèmes par rapport à la compréhension de celle-ci. Par contre, on a la surprise de découvrir un aspect fantastique très présent dont on ne se douterait pas en entamant cette histoire de voleur de tomates. Dans le monde de Granma Harken, le désert est peuplé d'animaux qui parlent, de monstres échappés d'autres dimensions, et de trains qui sont en fait des dieux. Granma Harken est elle-même un être un peu spécial, peut-être pas tout à fait humain... En tous cas elle sait comment découvrir et comprendre les dimensions fantastiques de son monde, et malgré son âge avancé et son petit côté misanthrope, elle n'hésite pas à se lancer dans une aventure qu'elle sait dangereuse pour aider un pauvre être prisonnier... 

Bref, je suis conquise par Granma Harken et par son univers. L'intrigue est très orientée fantastique, mais elle est aussi simple à suivre et tout à fait logique, ce que je préfère. Ma seule difficulté a été avec le vocabulaire : la narration emploie un certain nombre de mots propres au vocabulaire de la région du sud des Etats-Unis où a lieu l'histoire, avec notamment des noms d'animaux réels et imaginaires et des mots empruntés à l'espagnol, et ce n'est pas le genre de vocabulaire que l'on croise tous les jours ; j'ai appris notamment qu'un jackrabbit c'est un lièvre, et un jackalope, c'est un animal mythique avec un corps de lièvre et des cornes d'antilope.  Mais ce n'est pas en soi un gros obstacle à la compréhension de la lecture, alors si vous croisez les aventures de Granma Harken, jetez-vous dessus ! 

Pour en savoir plus : 

De Bons Présages, de Terry Pratchett et Neil Gaiman


Quand j'ai annoncé lire ce roman sur les réseaux sociaux, quelqu'un était étonné que ça n'ait encore jamais été le cas. J'avoue, j'ai pris mon temps pour entamer cette collaboration de deux auteurs ultra-connus ! 


Résumé :

Rampa le démon et Aziraphale l'ange sont infiltrés sur Terre depuis si longtemps qu'ils finissent par trouver l'endroit plutôt confortable. Aussi, lorsque les forces du Bien et du Mal décident d'un commun accord de provoquer l'Apocalypse en envoyant l'Antéchrist, les deux compères, qui ont appris à s'apprécier malgré leurs différences, décident de faire ce qu'ils peuvent pour sauver l'humanité à l'insu de leur hiérarchie respective...


Mon avis :

J'avoue que quand on rassemble sur la même couverture les noms de deux auteurs parmi ceux que j'apprécie le plus, je ne peux pas m'empêcher d'avoir certains a-priori exagérément positifs. C'est même la raison pour laquelle ce livre traîne dans ma PAL depuis des temps immémoriaux : j'attendais le moment idéal pour pouvoir l'entamer sans attentes exagérées. J'avais fini par l'oublier, et un jour où je faisais le tour de ma liseuse pour trouver un petit quelque chose de facile à déguster, je suis retombée dessus et je me suis dit "pourquoi pas" en m'efforçant de rester très "chill".

Le début fut un peu mou en ce qui me concerne : j'avais tendance à me perdre dans les personnages et, comme je le lisais le soir pendant une période où j'étais particulièrement fatiguée, j'avançais très lentement. Puis j'ai pris un bon rythme, et j'ai été happée par l'histoire. 

On y retrouve clairement l'humour de Pratchett et l'inventivité de Gaiman.  L'histoire commence sur les chapeaux de roues avec l'amitié improbable entre un ange et un démon, chacun drôlement ramolli sur ses principes par un long séjour entouré des conforts humains. Ils sont tous les deux devenus des fonctionnaires du bien et du mal, détachés sur le terrain et qui, loin de leur hiérarchie, ce sont un peu laissés aller. Ils en sont même arrivés à s'entendre assez bien et à se respecter, même si forcément de temps en temps ça pète un peu...  Je les ai trouvés adorables ces deux-là, et ce ne sont pas les seuls personnages improbables. On fait aussi la connaissance d'un couvent de nonnes sataniques (pas super motivées non plus d'ailleurs), un Antéchrist d'une dizaine d'années et son groupe de copains, une descendante de voyante forcée de consacrer sa vie aux prédictions de son ancêtre, un chasseur de sorcières et son supérieur un peu obsédé par sa vocation, et surtout, les quatre motards de l'Apocalypse. Rien que des personnages qui nous amusent beaucoup à faire tout ce qu'ils peuvent pour sortir du moule dramatique que l'histoire et la religion sont censés leur imposer. Le récit joue à la perfection avec le ridicule de déplacer des personnages mythiques dans un contexte moderne. Comme on pouvait s'y attendre vu les auteurs, c'est plein d'originalité et très amusant.

Et pourtant... Je ne sais pas, j'ai pas été franchement conquise. J'ai trouvé que par moments, l'intrigue s'attarde sur les points qui visiblement ont beaucoup amusé les auteurs, mais qui ralentissent l'action. Peut-être parce que ma lecture a un peu traîné dans le temps, j'ai aussi trouvé que certains passages étaient un peu confus. Si au début j'ai beaucoup souri, et si j'ai retrouvé avec plaisir quelques références au Disque-Monde, à d'autres moments je me suis un peu ennuyée aussi. Rien de grave, hein, mais j'en ressors avec envie de dire : "oui, pas mal, c'était amusant quoi". Autant Terry Pratchett que Neil Gaiman m'ont beaucoup plus impressionnée dans d'autres récits.

Voilà, en résumé : une lecture sympa, mais vu les auteurs, je m'attendais à mieux. Au final, visiblement je n'ai pas réussi à me débarrasser de mes attentes exagérées, malgré tous mes efforts ! 


Pour en savoir plus :
- les avis de Thalia, qui ne connaissait pas les auteurs avant d'entamer sa lecture, celui de MarieJuliet, avec un "pas mal mais pas un coup de coeur" un peu comme moi, et celui de Mr K, qui l'a trouvé "jubilatoire et génial". 

The Sandman, tome 1 : Préludes et Nocturnes, de Neil Gaiman et autres


Je ne vous parle pas souvent de BD sur ces pages, mais de temps en temps j'essaie de remédier à mon manque de connaissances dans ce domaine et je m'attaque à un pilier du genre. Aujourd'hui, je vous parle du début de la série Sandman, scénarisée par Neil Gaiman ! 


Résumé :

1916. Roderick Burgess, grand mage d'une secte dédiée aux pouvoirs occultes, entame une cérémonie pour capturer La Mort. A la place, c'est Morpheus, le Seigneur des Rêves ou le marchand de sable, qui est fait prisonnier. Pendant 70 ans, Morpheus attend son heure, prêt à briser ses chaînes à la moindre occasion et prendre sa revanche. Ce qu'il ignore, c'est qu'en son absence son Royaume s'effondre et ses outils magiques sont éparpillés, avec de graves conséquences pour l'humanité...


Mon avis :

Le livre que j'ai lu, le premier tome de l'intégrale en VO, contient les huit premiers épisodes épisodes de la série Sandman :
1. Sleep of the Just
2. Imperfect Hosts
3. Dream a Little Dream of Me
4. A Hope in Hell
5. Passengers
6. 24 Hours
7. Sound and Fury
8. The Sounds of Her Wings

Ceux qui suivent ce blog savent que je lis peu de bande dessinée, comics ou manga, et que je ne suis pas très à l'aise quand je les commente. Je manque de points de repère pour évaluer leur originalité ou leur qualité par rapport aux autres œuvres du genre, alors le seul commentaire pertinent que je puisse faire c'est mon point de vue de novice. En particulier, je n'ai que très peu d'expérience avec les comics américains, un genre de bande-dessinée à part entière, alors soyez prêts à déceler beaucoup de naïveté dans cette chronique ! *fin du disclaimer*

J'ai choisi de lire cette BD par curiosité : je venais de relire American Gods de Neil Gaiman, et la série The Sandman est l'une de ses œuvres les plus acclamées. A quoi ressemble ce romancier dans un genre si différent, me demandai-je ?  Je dois avouer que j'en attendais beaucoup, étant donné la versatilité du grand Gaiman, aussi à l'aise dans le roman pour adulte, pour enfant, ou dans la nouvelle que le scénario de série télé...

The Sandman est une série de comics, bande-dessinées courtes à l'américaine, qui racontent l'histoire d'un personnage mythique : le marchand de sable, comme on le connaît en français. C'est lui qui règne sur notre sommeil, nous permet des rêves ou nous impose des cauchemars. Dans l'univers de cette bande-dessinée, The Sandman est un homme mince au visage coupant et aux cheveux noirs en bataille, avec à la place des pupilles une petite lueur bleue qui lui donne un aspect carrément maléfique. J'ai trouvé qu'il ressemblait physiquement à Neil Gaiman à l'époque où il a commencé cette série, un hasard ?  En tous cas il faut pas mal d'épisodes pour cerner la personnalité de notre héros : est-il un dieu puissant, ou une victime facilement emprisonnée ? Est-il dangereux ? Veut-il du bien ou du mal à l'humanité ? Il n'y a pas nécessairement de réponse claire à ces questions-là, mais une part du voile est levé à la fin de l'épisode.

L'intrigue autant que le dessin sont très noirs. La narration est très immersive et fait référence à des légendes et récits de toutes origines : la Bible, le folklore, d'autres personnages de comics comme John Constantine et la League of Justice,... J'ai sûrement raté énormément de références, mais ce n'est pas bien grave. Les histoires qui composent cette intégrale n'ont pas toutes le même genre littéraire : elles vont du mystique à l'horreur en passant par la poésie sombre. En tous les cas j'ai vraiment eu l'impression d'y retrouver l'empreinte de Neil Gaiman, en particulier ses recueils de nouvelles qui eux aussi rassemblent des histoires de tous genres avec une tonalité générale souvent assez sombre.

Niveau dessin, là aussi on est dans le sombre, presque le noir et blanc par moments. Le style est brutal, presque violent, tout comme les histoires qu'il illustre. On aime ou on n'aime pas : j'ai trouvé que le dessin était intéressant et très adapté à l'intrigue, mais quand ma maman l'a vu en me rendant visite, elle n'a vraiment pas aimé. J'ai cependant eu un peu de mal à m'y retrouver au début : il est parfois difficile de savoir dans quel sens lire les cases à cause des différentes organisations de la page, et parfois d'une page à l'autre on change de point de vue, de personnage ou de narrateur. J'ai trouvé ça un peu maladroit, mais c'est peut-être mon manque d'expérience qui parle.

Voilà, en résumé : c'est une lecture intéressante et agréable, même pour une novice comme moi et malgré le fait que l'intrigue et le style sont assez violents, ce que je fuis généralement. Mais ce premier tome m'a vraiment donné envie de continuer l'aventure, je vous tiendrai au courant. 


Pour en savoir plus :
- l'avis de Psychée Délik, qui vous montre aussi quelques planches

Too like the lightning (Terra Ignota tome 1), d'Ada Palmer


Parfois, on tombe sur un véritable OVNI littéraire, un roman qui n'est comparable à aucun autre. "Too Like the Lightning" est un magnifique représentant du genre.


Résumé :

Mycroft Canner est un meurtrier dans un vingt-cinquième siècle où il est devenu impensable qu'un être humain en tue un autre. Pour sa peine, il est esclave dans un programme où les condamnés sont contraints de réaliser les tâches qu'on leur impose en échange d'un repas. Et on se dispute ses services, car Mycroft a de si nombreux talents qu'il fréquente les grands de ce monde, les dirigeants d'états-nations dont l'équilibre a réussi à empêcher toute guerre depuis 400 ans. Mais Mycroft a un secret : Bridger, un enfant capable de transformer la réalité selon son bon vouloir, un espoir énorme et un risque insensé pour toute l'humanité, qu'il faut absolument garder caché.


Mon avis :

Ce livre faisait partie de la sélection pour les Hugos de cette année, que j'ai reçue en ebook en devenant membre de la Worldcon dont je vous ai déjà parlée. J'avais l'intention de lire le plus de livres possible de la sélection des différents prix, et bien entendu je n'ai pas trouvé le temps de le faire. Mais à la Worldcon j'ai croisé plusieurs fois son auteur, Ada Palmer, jusqu'à ce que je finisse par la considérer comme une sur-femme. Pensez donc : au même âge que moi, elle est professeur d'histoire à l'université (spécialisée en Renaissance et histoire des idées), elle est spécialiste de mangas et animés (elle animait un panel sur le sujet et donnait vraiment l'air de connaître toutes les séries dans la version originale japonaise), elle chante et écrit les chansons d'un groupe acapella qui met en musique la mythologie nordique en opposant les différentes sources (hyper impressionant si vous comprenez bien l'anglais), elle est handicapée à temps partiel par une maladie très douloureuse, et malgré tout ca, elle a réussi à sortir 4 romans en deux ans, dont le premier a reçu le Prix Campbell du meilleur premier roman, en plus d'être nominé pour le Hugo du meilleur roman. Cette femme est la preuve que certains arrivent à caser 48h dans une seule journée. Sachant ça, j'étais trop curieuse, il FALLAIT que je lise son premier roman.

J'ai rédigé moi-même le résumé ci-dessus et j'ai fait de mon mieux pour me concentrer sur l'essentiel, mais je le reconnais, il ne donne aucune idée de la richesse de ce roman. Détaillons un peu, donc. L'histoire se passe en 2454, ce que nous apprenons dès les premières pages où figurent les permissions des publication des six autorités principales du monde de l'époque. Il y a également des citations en latin et un avertissement concernant le contenu "Raté D par la Commission Européenne des Médias Dangereux" (bravo pour la traduction "ratée" du français...), ainsi qu'un approbatur concernant son caractère non-prosélytique par la commission sur la religion en littérature. Si ce mélange de futurisme et de moyenâgeux ne vous secoue pas encore assez les méninges, le narrateur, Mycroft Canner, emploie les premières pages pour expliquer pourquoi il va rédiger son compte-rendu des sept jours qui vont changer l'histoire de l'humanité... dans la langue de la Renaissance.

Après ça, il faut clairement s'accrocher. L'anglais d'époque n'est au final pas trop compliqué à suivre, malgré les appartés entre le narrateur et un lecteur hypothétique et les signes typographiques indiquant le changement de langue (voire parfois le texte en latin suivi de ses différentes traductions possibles). Mais l'auteur ne nous accorde aucun répit dans l'apprentissage, et il faut beaucoup de temps pour comprendre le monde dans lequel nous nous trouvons et qui a beaucoup, beaucoup changé, politiquement et socialement. Quelques exemples : le besoin d'égalité entre les sexes a conduit à rendre l'usage de pronoms genrés incongru, voire choquant (tout le monde dit "they" pour parler d'une autre personne); Mycroft, qui n'a pas l'habitude de distinguer les hommes et les femmes mais doit le faire dans son langage de la Renaissance, hésite sans arrêt et considère parfois les mêmes personnages comme masculin ou féminin en fonction des circonstances. Les nationalités sur base géographique, telles que nous les connaissons, n'ont plus cours ; chaque humain choisit son appartenance à l'une des six "hives" (ruches ? nations ?) qui se distinguent par leur identité propre (c'est d'ailleurs plus logique dans un monde où un système de transit hyper développé permet de se rendre n'importe où sur le globe en une heure ou deux maximum). Tous les humains possèdent un "tracker" qui les identifie, les localise en permanence, et leur permet de communiquer via une lentille dans l'oeil, tout ça pour le bien de tous (en tous cas, ça ne dérange pas grand-monde). La cellule familiale a été remplacée par le "bash", une communauté choisie. A la suite d'une guerre de religion affreuse, la religion est taboue, alors chaque personne doit avoir un "sensayer", un spécialiste du divin et de la philosophie qui l'aidera à trouver un sens à sa vie. Etc, etc.

Bref, on va plus loin ici dans la nouveauté qu'un changement de divisions politiques et quelques innovations techniques : c'est la société qui a changé, profondément, et avec elle la façon de penser et le vocabulaire. Le lecteur est plongé dedans sans bouée, sans explications qui viendront plus tard, et se retrouve à faire directement face à une intrigue politique qui se base sur ces prémices inconnues. En résumé : on est complètement paumés pendant un bon bout de temps.

Ceci dit, on sent bien que la situation n'est pas désespérée, alors on s'accroche. Et bientôt, on se rend compte que l'intrigue prend la forme d'une pièce de théâtre : Mycroft parcourt la planète sans y penser, mais au final toute l'intrigue se concentre dans deux ou trois lieux fermés et implique un nombre limité de personnes dont on saisit, petit à petit, les rôles. Ça simplifie la compréhension, en attendant que l'auteur nous raconte, par hasard et par morceaux, l'origine ou la raison de ce que l'on ne saisit pas. Cet aspect "huis-clos" est quand même très déroutant, car il n'y a aucune vue d'ensemble, peu de descriptions de lieu, juste de toutes petites scènes où la poésie et les impressions du narrateur l'emportent sur les faits. Le résultat est une atmosphère très spéciale, surtout pour de la science-fiction, qui souvent élargit le décor au lieu de le limiter.

Je viens d'écrire cette dernière phrase et je me dis que j'ai tort : ce livre élargit le décor aussi, à un point difficilement imaginable. Il contient tellement de questions, tellement de remises en cause, qu'il donne le tournis. Pour la première fois, j'ai l'impression de découvrir un futur où le monde a vraiment changé, pas seulement d'un point de vue technique, mais aussi éthique, moral, philosophique, social. C'est pour ça aussi qu'il est si complexe : on peut facilement s'adapter à un futur avec des voitures volantes et où on prépare un exode sur Mars (et il y a les deux ici aussi), mais un monde où la famille, le genre, la nationalité et la religion n'ont plus le même sens, ça, c'est beaucoup plus compliqué. Et comme si ça ne suffisait pas, ce monde est sur le point de perdre son équilibre à cause de questions morales (jusqu'à quel point peut-on manipuler, tricher et même tuer pour maintenir la paix ?) et à cause d'un nouveau venu très particulier qui lui aussi remet tout en cause, jusqu'à l'impossibilité d'un dieu vivant.

Une fois qu'on commence à saisir un peu mieux le fonctionnement de ce monde étrange, alors on peut se plonger dans le vrai mystère : le vol d'une liste prédisant les personnes les plus influentes du monde, et qui risque de chambouler l'équilibre entre les différentes nations. Mais aussi, le vrai rôle et l'histoire de Mycroft (un narrateur bavard mais tellement mystérieux), l'identité et la position d'un certain J.E.D.D. Mason, et la protection et le futur du jeune Bridger. 

Bon il va falloir que j'arrête un jour ou l'autre cette chronique qui pourrait n'avoir jamais de fin. En gros et en résumé : ce roman est difficile d'accès et il faut s'accrocher assez longtemps avant de vraiment saisir de quoi il s'agit. L'ambiance est particulière. Mais quelle richesse ! Quelle vision ! Chacun de ses aspects novateurs nous interroge profondément, remet en cause des définitions qui nous semblaient claires et des avancées sociales qui finalement pourraient ne pas être si positives que ca. C'est l'histoire d'un monde à la fois parfait et terrifiant. C'est un roman dont chaque facette pourrait faire l'objet d'un très long article. C'est aussi une intrigue qui ne se termine pas dans ce tome, et autant que vous soyiez prévenus : si vous aimez ce livre, vous serez obligés de vous procurer sa suite, Seven Surrenders...


Pour en savoir plus :
- l'avis de Blackwolf, qui n'a pas réussi à faire une chronique plus courte que la mienne  


The paper menagerie and other stories, de Ken Liu


Voici le livre qui a fait de Ken Liu l'un de mes auteurs préférés !


Résumé :

Ce recueil de nouvelles rassemble une série d'histoires très variées, avec pour seul point commun un élément de science-fiction ou de fantastique, et souvent le point de vue d'un personnage d'origine asiatique. De l'histoire tragique d'une famille malmenée par les guerres, aux aventures de pionniers humains envoyés dans l'espace à la recherche d'une nouvelle terre, en passant par le récit touchant d'un jeune Américain incapable de comprendre sa mère chinoise, les récits de ce recueil font réfléchir, horrifient ou mettent en lumière certains passages mal connus de l'Histoire.  


Mon avis :

J'ai entamé ce recueil après en avoir entendu beaucoup de bien, et comme souvent je l'ai écouté sous forme d'audiolivre en VO. La narration est à deux voix et comme d'habitude très réussie, sur un ton un peu contemplatif qui correspond assez bien au contenu. Par contre, en me renseignant avant d'écrire cette chronique, j'apprends avec surprise que le recueil "La ménagerie de papier" publié en français n'a pas le même contenu que le recueil du même nom en anglais. Et ce n'est pas une histoire d'une ou deux nouvelles qui auraient été changées, non, en réalité il n'y a que cinq nouvelles qui soient communes aux deux recueils :
  - The Bookmaking Habits of Select Species (Le Livre Chez Diverses Espèces)
  - The Perfect Match (Faits Pour Être Ensemble)
  - The Paper Menagerie (La Ménagerie de Papier)
  - The Waves (Les Vagues)
  - Mono No Aware

Voici les nouvelles qui se retrouvent dans le recueil en anglais mais pas en français :
  - Preface
  - State Change
  - Good Hunting
  - The Literomancer
  - Simulacrum
  - The Regular
  - An Advanced Reader’s Picture Book of Comparative Cognition
  - All the Flavors
  - A Brief History of the Trans-Pacific Tunnel
  - The Litigation Master and the Monkey King
  - The Man Who Ended History: A Documentary

Et voici celles qui sont dans le recueil en français mais pas en anglais : 
  - Renaissance (Reborn)
  - Avant et Après (Before and After)
  - Les Algorithmes de l'Amour (The Algorithms for Love)
  - Nova Verba, Mundus Novus
  - Emily Vous Répond (Ask Emily)
  - Trajectoire (Arc)
  - Le Golem au GMS (The MSG Golem)
  - La Peste (The Plague)
  - L'Erreur d'Un Seul Bit (Single-Bit Error)
  - Journal Intime (The Journal)
  - L'Oracle (The Oracle)
  - La Plaideuse (The Litigatrix)
  - Le Peuple de Pélé (The People of Pele)
  - La Forme de la Pensée (The Shape of Thought)

Franchement, je ne comprends pas. Est-ce que les goûts français seraient si différents des goûts américains ?  Et si le but est de créer deux recueils différents, pourquoi leur donner le même titre ? Juste parce que la nouvelle titulaire a reçu de nombreux prix prestigieux ?  En tous cas, voici la raison pour laquelle le titre de cette chronique est le titre du recueil en anglais : c'est celui-là que j'ai lu et dont je vais vous parler.*

Je dois avouer que j'ai été très surprise et pas franchement convaincue par la première histoire, qui est l'une de celles qui figure dans les deux langues : "Le Livre Chez Diverses Espèces". Il s'agit d'une étude de la communication écrite chez une série d'espèces extraterrestres, un peu comme un essai fictionnel ou quelques pages d'une encyclopédie. Le contenu est très original et intéressant, mais c'est franchement aride pour une introduction. D'autant plus que ce type d'histoire ne ressemble aucunement à ce qui va suivre, même si le contenu est tellement varié qu'il est difficile de retrouver un vrai fil conducteur. Malgré tout cette première histoire sort du lot, elle m'a parue difficile à suivre, et je m'interroge sur les raisons pour lesquelles il a été choisi de la mettre avant toutes les autres. Elle figure d'ailleurs plutôt vers la fin du recueil en français, quand le lecteur est déjà un peu échauffé, et c'est tant mieux.

J'ai quand même persévéré, ce que je vous conseille de faire, car ce recueil est un vrai bijou. Il y a de tout, autant les longueurs que le contenu ou le ton varient énormément, et chacun aura forcément ses histoires préférées et celles que l'on aimera moins, mais il n'y a pas d'histoire qui me semble objectivement inférieure aux autres. Parmi mes préférées, il y a celles qui se retrouvent dans les deux recueils.  Celle qui a donné son titre aux recueils est l'histoire extrêmement touchante du fils américaine d'une chinoise qui fut une "épouse sur catalogue", avec une touche de fantastique. "Faits pour être ensemble / The Perfect Match" traite un sujet très à la mode, les robots qui analysent nos données pour nous fournir des recommandations personnelles ciblées. "The Waves / Les Vagues" est de la pure science-fiction, une histoire assez longue à propos de pionniers qui s'enfoncent dans l'espace pour chercher de nouvelles planètes habitables et qui devront faire une série de choix difficiles à propos de ce que c'est réellement, être humain. "Mono No Aware" est aussi une histoire terrible de sacrifice qui fend le coeur. Les autres sont excellentes aussi, et je regrette en particulier que "The Man Who Ended History" n'ait pas été traduite : elle utilise la science-fiction pour explorer un aspect vraiment terrible de la deuxième guerre mondiale, et peut-être mal connu par les Européens.  **

Un aspect très particulier de ce recueil, c'est son côté asiatique. L'auteur est chinois, a vécu au Japon et a immigré aux Etats-Unis dans son enfance, ce qui le situe au confluent de différentes cultures, et c'est une richesse qu'il apporte à ses écrits. Il aborde aussi bien l'histoire tumultueuse de la Chine et du Japon, voire même de la Corée, que l'expérience de l'immigration, souvent douloureuse elle aussi. Il intègre aussi beaucoup d'aspects culturels spécifiques, comme les légendes asiatiques ou la calligraphie. Beaucoup de ses histoires sont mélancoliques, voir carrément cruelles, et j'ai été marquée par le contraste entre le fatalisme des personnages asiatiques et la combativité des personnages américains. Ken Liu s'est aussi fait connaître par sa traduction du roman "Le Problème à Trois Corps" de Liu Cixin, qui m'avait énormément plu en partie à cause de son atmosphère orientale très exotique à mes yeux ; il y a à nouveau cette touche dans ce recueil dont les histoires reflètent l'expérience multiculturelle de leur auteur.

Voilà donc un recueil qui m'a vraiment retourné les tripes. J'avais déjà été conquise par "The Grace of Kings" du même auteur, début d'une belle saga fantasy, mais les histoires rassemblées ici m'ont fait pleurer et réfléchir, et m'ont aussi plongée dans différentes cultures et différentes façons de penser. Il est possible que, étant donné ma situation personnelle, je sois particulièrement sensible au thème du déracinement culturel et de l'émigration, et c'est un thème sous-jacent dans un grand nombre de ces histoires. Mais je pense que la plupart d'entre elles ont le potentiel de parler intimement au lecteur, de lui mettre la larme à l'oeil ou de l'interroger sur ce qui le définit et sur son éthique. L'auteur a su utiliser toutes les ficelles de la science-fiction et du fantastique pour cela, et c'est pour moi la plus belle façon de mettre ces genres à l'honneur. Une lecture à surtout ne pas manquer.

* Apparemment (voir les commentaires), le recueil en français est sorti avant le recueil en anglais.

** Elle a été traduite à part, sous le titre "L'homme qui mit fin à l'histoire", publiée au Bélial.


Pour en savoir plus :
- l'avis de Blackwolf, qui vous en dit plus sur le contenu des nouvelles présentes dans le recueil en français

Anansi boys, de Neil Gaiman


Aujourd'hui je vous présente un peu de fantastique, par le maître du genre, le grand Neil Gaiman !


Résumé :

Fat Charlie Nancy est un homme comme les autres, avec un sens exacerbé de l'embarras et une peur presque paranoïaque de tout ce qui pourrait le mettre sous les feux de la rampe. Son père en particulier, dandy extraverti et taquin, est la source de ses humiliations les plus douloureuses, mais lorsqu'il décède, Charlie voyage de Londres jusqu'en Floride pour assister à son enterrement. Sur place, une vieille amie de la famille lui annonce que contrairement à ce qu'il a toujours cru, il a un frère, et qu'il peut le rencontrer en lui faisant passer un message... aux bons soins de n'importe quelle araignée. Charlie pense qu'elle radote mais lorsqu'il croise une petite bête à huit pattes, il ne peut s'empêcher d'envoyer ses meilleurs voeux à son frère... qui apparaît brutalement et en un temps record fait de sa vie un véritable enfer. 


Mon avis : 

Ce livre, ça fait très, très longtemps que je l'ai lu pour la première fois. Je l'avais découvert juste après avoir lu "American Gods", du même auteur, mais je n'avais finalement pas pris le temps de le chroniquer, et je l'avais complètement oublié. Jusqu'à ce que, à l'occasion de l'adaptation d'American Gods à l'écran, je me mette à relire American Gods... et Anansi Boys dans la foulée. Et cette fois-ci, je ne manque pas de le chroniquer pour ne pas trop l'oublier. 

Anansi Boys n'est pas réellement la suite d'American Gods, mais c'est un roman centré sur un personnage secondaire d'American Gods, Mr Nancy, ou Anansi. Il y a donc une certaine continuité entre les deux. Je ne sais pas ce que ça implique d'un point de vue pratique ; est-ce que j'aurais pu réellement apprécier Anansi Boys si je n'avais pas auparavant été familiarisée avec le concept de roman mythologique moderne tel que présenté dans American Gods ? Difficile à dire, mais je pense que ça ne devrait pas être un gros problème. En tous cas, le ton est assez différent du ton d'American Gods ; l'histoire y est beaucoup moins dramatique, il y a une bonne dose d'humour assez proche de celui de "Neverwhere" du même auteur. Les héros de ces deux romans ont d'ailleurs pas mal de choses en commun. 

Anansi Boys, c'est donc l'histoire d'un jeune homme intensément timide, sans trop de personnalité, enfoncé dans une petite vie médiocre, et sur le point d'épouser une jeune femme qui le domine déjà beaucoup trop. Autant dire que ce qu'il inspire se situe entre la pitié et l'ennui, avec heureusement une bonne dose d'humour qui permet quand même de se dire qu'il a du potentiel. Heureusement aussi qu'il va bientôt rencontrer son frère qui est tout à fait l'opposé et dont les frasques vont vite entièrement changer sa vie, pour notre plus grand plaisir. D'ailleurs il n'y a pas que sa propre vie qui va changer, mais je ne vous en dirai pas plus...

Le côté fantastique est au coeur de cette histoire qui est pourtant terriblement terre-à-terre. Les chapitres sont entrecoupés de contes à propos d'Anansi qui permettent de comprendre un peu mieux le coeur de l'intrigue, et Charlie lui-même est amené à explorer des univers très spéciaux. Mais tout ce fantastique se fond dans une réalité concrète au point que rien ne nous surprend vraiment, c'est un tour de magie auquel Neil Gaiman est devenu tout à fait adepte. 

Au fur et à mesure, l'histoire évolue et alors qu'elle tournait autour de Fat Charlie, elle finit par rassembler toute un ensemble de personnages aux aventures croisées jusqu'à un apothéose final. Chacun d'entre eux va évoluer, ou alors c'est nous qui allons découvrir certains aspects insoupçonnés de leurs caractères. J'aime beaucoup ce genre de schéma, quand les choses évoluent jusqu'à ce que tout se mette joliment en place dans les dernières pages. En attendant on aura tremblé et ri, et on ne se sera pas ennuyé. 

Bref, si ce roman est en quelque sorte une suite d'American Gods, il n'en a pas le côté sombre et grandiose ; c'est une suite d'aventures plus légères, prenantes, pleines de personnages variés, avec beaucoup d'humour, et du suspense qui donne envie de tourner les pages sans attendre. C'est un roman que j'ai pris beaucoup de plaisir à (re)lire et que je ne peux que vous conseiller !


Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre
- acheter ce livre sur Amazon

Lovecraft Country, de Matt Ruff


Voici une découverte tout à fait par hasard qui est devenue une excellente surprise !


Résumé :

Quand Atticus Turner, ex-soldat américan de 22 ans, apprend que son père souhaite qu'il rentre à la maison, il prend sa voiture et retourne à Chicago. Mais la route est dangereuse, car Atticus est noir, et nous sommes dans les années 50 ; même dans les régions où la ségrégation n'est pas une politique officielle, les "negros" sont ostracisés et parfois tués impunément. C'est pour ça que l'oncle d'Atticus est l'éditeur d'un guide touristique destiné aux Noirs et qui indique les lieux où ils seront bien reçus. En plus du danger permanent auquel le soumet sa couleur de peau, Atticus possède un héritage très particulier qui en fait un outil unique aux mains d'une secte aux pouvoirs étranges, ce qui va lui amener, à lui et à son entourage, tout un tas d'ennuis supplémentaires...


Mon avis :

Ce roman m'a littéralement attaquée par surprise. J'étais tranquillement dans mon lit, un samedi matin, parcourant les nouvelles du jour sur ma tablette, quand un lien twitter m'a emmenée sur le site d'un de mes auteurs préférés (John Scalzi) qui a consacré un billet de blog à ce roman paru en 2016. De là j'ai cliqué sur le lien vers un extrait en ligne gratuit, qui était assez long (10 % du livre, quand même) pour que, quand je l'ai terminé, il a fallu absolument que j'acquière l'ebook. C'était un piège bien monté et je suis tombée dedans la tête la première.

Dans l'article de blog, il est expliqué que ce livre a été conçu au départ comme un scénario de série télé qui serait une sorte de X-Files, sauf que les héros, au lieu d'agents du FBI, seraient les éditeurs d'un guide touristique des années 50 qui aiderait les voyageurs noirs à trouver des endroits sûrs où s'arrêter sur la route. Et de fait, l'intrigue est construite comme une série d'épisodes de série télé : après un premier chapitre assez long qui introduit le coeur de l'histoire et présente sa propre intrigue, chaque chapitre propose une aventure différente, centrée autour d'un personnage principal différent (toujours dans l'entourage d'Atticus), mais qui poursuit le même arc narratif. C'est original, et ça marche franchement très bien.

Les intrigues ont toutes un aspect surnaturel marqué, très variable : il y a des fantômes, des portails entre les mondes, des chasses au trésor surnaturelles, des potions et pouvoir magiques, des rites légendaires et dangereux, etc. Tout ça rappelle avec succès les histoires de Lovecraft, dans certains cas plus que dans d'autres, en particulier quand l'intrigue frise l'horreur et nous offre quelques monstres à tentacules. Il y a aussi quelques références à d'autres auteurs de littérature fantastique américaine car Atticus et son oncle en sont de grands connaisseurs, mais ça n'empêche pas de profiter à fond du livre si on ne les connaît pas.

Pourtant, si le surnaturel est souvent inquiétant ou carrément mortel, ce qui surprend le lecteur c'est que le vrai danger ne vient pas de là : il vient du racisme de la société dans laquelle évoluent les personnages. Clairement, ce roman a aussi été conçu pour éclairer certains aspects moins connus du racisme de cette époque. Les héros sont confrontés à tout ce qui rendait difficile la vie des noirs américains : le racisme de la police, qui arrête les conducteurs sans autre raison que leur peau foncée, les "sundown towns", des villes où les noirs étaient interdits de séjour après le coucher du soleil, les humiliations perpétuelles, les exécutions extra-judiciaires, le harcèlement quand ils osent fréquenter les mêmes lieux que les blancs, le rôle de bouc émissaire occasionnel vu que leur parole n'a aucun poids, les banques qui ne leur offrent que des conditions contractuelles inférieures à celles des blancs, la ségrégation de fait...  Je pensais que dans les états du nord, le racisme se limitait aux insultes ; mais dans ce roman, Atticus et les membres de sa famille risquent régulièrement leur vie à cause de leur couleur de peau. Chacune de leurs actions est le résultat de stratégies pour rester plus ou moins en sécurité dans un monde hostile où ils n'ont pas vraiment de droits. C'est très instructif et, d'après moi, bien plus effrayant que toutes les créatures surnaturelles.

Tout ceci nous mène au titre, particulièrement bien choisi : "Lovecraft Country" est le nom déformé d'un lieu qui sera important dans l'intrigue, suite à une erreur d'interprétation d'Atticus. Mais le titre fait aussi allusion au racisme d'Howard Phillips Lovecraft : Atticus est partagé entre sa passion pour le maître du fantastique et le fait que les hommes comme lui rendent sa vie insupportable. Toute la richesse du roman est résumée dans ces deux mots : c'est une histoire de pays, avec beaucoup de voyages au travers des Etats-Unis, c'est une histoire lovecraftienne, avec ses monstres et ses mystères, et c'est une histoire du pays de Lovecraft, là où les blancs font tout pour faire comprendre aux noirs qu'ils sont indésirables et inférieurs. 

En résumé, voici une petite perle découverte par hasard et qui restera une des bonnes surprises de cette année !


Le Mystérieux Mr Quinn, d'Agatha Christie


Pour ceux qui aiment Agatha Christie, voici un livre et un duo que vous ne connaissez peut-être pas...


Résumé :

Dans ce recueil de nouvelles, nous faisons la connaissance de deux héros peu connus de la romancière Agatha Christie : l'énigmatique Mr Quinn et son ami Mr Satterthwaite. Mr Satterthwaite aime observer les gens qui l'entourent et s'est fait une spécialité de suivre de près les drames qu'il rencontre. Mr Quinn apparaît comme par accident lorsque Mr Satterthwaite se trouve mêlé à une intrigue particulièrement mystérieuse et sait poser les questions qui vont dévoiler la vérité par la bouche de son ami. C'est ainsi qu'un soir de nouvel an, alors que Mr Satterthwaite se trouve chez des amis, Mr Quinn vient s'y réfugier le temps de faire réparer une panne de sa voiture et permet à Mr Satterthwaite et ses amis de comprendre le suicide inexpliqué du précédent propriétaire des lieux. A une autre occasion et chez d'autres amis, Mr Quinn débarque juste après un double meurtre dont la coupable semble évidente et éclaire l'affaire d'une toute autre lumière. Mr Quinn croise aussi Mr Satterthwaite dans une auberge lors d'un voyage où, à deux, ils éclaircissent le mystère de la disparition d'un jeune marié, et dans un restaurant de Londres, où il pousse son ami à conduire l'enquête qui innocente un condamné à mort. Même en vacances à Monaco ou en Espagne, Mr Quinn apparaît brutalement auprès de Mr Satterthwaite quand il est temps de changer le destin de ceux qu'ils croisent.


Mon avis :

Ma maman (et aussi mon papa, mais surtout maman) est une grande spécialiste d'Agatha Christie. Non seulement elle a lu tous ses livres (et il y en a une floppée !) mais elle a aussi vu la plupart des adaptations télé et cinématographiques, et elle se souvient de tout. Vers Noël, alors que je terminais "Le Noël d'Hercule Poirot" pour le Book Club de Livraddict, je l'ai testée : je parcourais la liste de tous les romans d'Agatha Christie, je lui donnais un titre au hasard (parmi les moins connus bien sûr), et je lui demandais de me raconter l'histoire en vérifiant grâce aux résumés sur Bibliomania. A part un ou deux titres où il a fallu que je lui donne un petit indice en plus (le nom d'un personnage suffisait), elle a répondu juste à chaque fois.  C'est impressionnant. S'il y avait un Trivial Pursuit sur Agatha Christie, je n'oserais jamais jouer avec elle.

Bref, je me suis enfin décidée à profiter de sa science et je lui ai demandé de me conseiller un roman d'Agatha Christie que je n'aurais pas encore lu et qui serait particulièrement intéressant. Après avoir longuement réfléchi, elle m'a conseillé le recueil de nouvelles "Le Mystérieux Mr Quinn". Je n'en avais jamais entendu parler, et elle a ajouté à ma curiosité en tentant de façon un peu nébuleuse de de m'expliquer qui était ce fameux Mr Quinn. Quelques heures plus tard, j'avais téléchargé ce recueil en VO sur ma liseuse, et je faisais sa connaissance.

Je dois dire que c'est un personnage qui échappe à toute description simple. Le recueil dans son entier est surprenant, assez loin de ce dont on a l'habitude avec notre fameuse Agatha. Il y a des enquêtes, c'est sûr, mais pas nécessairement liées à des meurtres et certaines sont presque à la marge de l'histoire en elle-même. L'ambiance est aussi très différente : on ne retrouve pas les caricatures habituelles que sont la plupart des personnages des romans d'Agatha Christie, mais on se retrouve toujours dans des situations tendues, pleines de non-dits, où l'humeur des personnages est plus importante que leurs actions. S'il y a parfois un peu d'humour, il est très léger, beaucoup plus que dans certaines enquêtes plus classiques où l'auteur se moque ouvertement de ses personnages. 

Et puis surtout, il y a cet aspect surnaturel, romantique, poétique même, incarné par Mr Quinn. Il débarque, reste à la fois mystérieux et très réel, dévoile peu de choses lui-même mais sert de catalyseur pour que Mr Satterthwaite fasse lui-même les découvertes qui s'imposent, puis disparaît. Les mystères (et il n'y a pas toujours de "mystère" en soi au départ, régulièrement il s'agit surtout de révéler ce qui se cache sous les apparences) sont résolus non pas par la logique pure d'Hercule Poirot ou de Jane Marple, mais par l'étude des caractères et par l'instinct. Ce ne sont pas des "whodunnit" comme les autres romans d'Agatha Christie ; ce sont des histoires d'ambiance, de haine ou d'amour, où la vérité se cache jusqu'à ce que Mr Quinn vienne pointer le doigt sur une anomalie et où Mr Satterthwaite la dévoile. 

Au fur et à mesure des récits, il y a aussi une relation très intéressante qui s'installe entre Mr Quinn et Mr Satterthwaite. Si on en apprend peu sur Mr Quinn qui reste volontairement très mystérieux, Mr Satterthwaite lui se dévoile comme probablement le personnage le plus intéressant de tout l'univers d'Agatha Christie (à mon humble avis). Au-dehors, c'est un gentleman comme il faut, célibataire, riche et oisif, qui se fait facilement oublier pour mieux observer les petits drames humains qui l'entourent. Mais les apparitions de Mr Quinn vont dévoiler de plus en plus une sensibilité, un manque qui se cachent derrière cette façade. Je vous laisse en découvrir plus, d'autant que c'est très difficile à expliquer.

Voici un des rares livres d'Agatha Christie qui ouvre beaucoup de sujets de discussion en-dehors de l'intrigue elle-même. Je pense qu'il y a beaucoup de façon plausibles d'interpréter la nature de Mr Quinn, sa relation avec Mr Satterthwaite et leurs rôles à tous les deux. Décrire l'ambiance des histoires dans lesquelles ils apparaissent est en soi un défi. Le résultat, c'est un recueil de nouvelles qui mérite d'être connu, vraiment, et qui prouve (encore une fois) que cette chère Agatha avait plus d'une corde à son arc.

PS: il est utile de préciser que la traduction française du recueil ne compte que 6 nouvelles, tandis que sa version originale en compte 12. Le titre en VO est "The Mysterious Mr Quin", avec un seul N à la fin de son nom, pour que son nom en entier (Harley Quin) soit lu comme Harlequin (la raison en est claire pour le lecteur au fil des histoires). J'ignore pourquoi la traduction a été incomplète ni pourquoi le nom a été rallongé de façon à perdre le jeu de mots. J'espère pour vous lecteurs francophones que cette injustice sera réparée un jour avec une nouvelle édition complète !

Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre


Le Flambeau (The Hound of Death), d'Agatha Christie


J'ai eu une petite période Agatha Christie ces dernières semaines, il est largement temps que je vous en parle...


Résumé :

Dans ce recueil de nouvelles, on découvre le talent d'Agatha Christie dans un genre un peu différent du policier qui l'a rendue célèbre : le fantastique. Dans ces douze histoires sont abordés des thèmes comme les pouvoirs surnaturels, les fantômes, la voyance, les prémonitions, les possessions, la magie noire... et quelques mystères plus classiques.


Mon avis :

J'ai entendu parler de ce recueil que je ne connaissais pas du tout sur Facebook à l'occasion de l'un de mes "c'est lundi, que lisez-vous ?" sur facebook. C'est toujours sympa quand je peux faire de nouvelles découvertes grâce à des échanges avec d'autres lecteurs ! J'étais particulièrement étonnée d'entendre parler d'un recueil de nouvelles d'Agatha Christie dont je n'avais jamais entendu parler, et j'étais curieuse de découvrir sa plume dans un genre différent de celui qui l'a rendue célèbre.  J'ai donc acquis l'ebook et je l'ai lu dès que j'en ai eu l'occasion (ça date déjà un peu).

En effet, ces nouvelles sont assez différentes des nouvelles et romans policiers de la même auteur. Etant donné qu'on se situe dans le domaine du fantastique, l'intrigue est souvent plus centrée sur la peur, la légende ou le mystère, et la plume s'adapte en se faisant plus mystique, parfois même un peu poétique. L'ambiance est importante et très différente de celle, terre-à-terre, des enquêtes d'Hercule Poirot ou de Jane Marple. Etant donné le format, les personnages sont parfois à peine esquissés, mais ils ne correspondent pas aux personnages assez clichés et presque caricaturaux que l'on trouve souvent dans les autres romans. 

Toutes les histoires sont différentes, et la plupart ont un élément fantastique, mais pas toutes. Le résultat c'est qu'on s'attend parfois à une explication fantastique avant d'apprendre à la fin qu'en fait, le mystère n'était qu'une machination tout à fait terrestre. D'autres fois, il n'y a ni mystère ni doute, il s'agit plutôt d'un drame où le destin et les forces surnaturelles prouvent qu'ils ne peuvent pas être domptés par l'homme. Parfois aussi, on ne sait pas que croire : les personnages ont-ils été victimes d'hallucinations, ou de leur imagination trop fertile ?  Le doute n'est pas toujours résolu mais étant donné le thème assez mystique de ce recueil, ce n'est jamais une frustration.

En résumé, Agatha Christie a tenté ici un genre qui ne lui est pas familier et elle s'en sort avec brio. Comme dans tous les recueils de nouvelles, il y en a que je préfère et d'autres que j'aime moins, mais je pense que c'est forcément très personnel : il n'y a pas de nouvelle qui soit objectivement largement moins bonne que les autres, elles sont juste très différentes les unes des autres. En ce qui me concerne je ne me suis pas ennuyée et j'ai été surprise de trouver ce recueil aussi envoûtant. Je le conseillerais à tous les lecteurs, qu'ils aiment l'auteur ou pas, car ces textes se démarquent nettement du reste de son oeuvre. 


Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre
- l'avis d'Hylyirio, une grande fan d'Agatha Christie
- acheter ce livre sur Amazon

Léviathan, de Scott Westerfeld


Je suis très en retard avec la publication de cette chronique sur un livre que j'ai lu (enfin, écouté) avant Noël. Qu'à cela ne tienne : il vaut vraiment la peine que je vous en parle. 


Résumé :

1914, à l'aube de la Première Guerre mondiale. D'un côté, les darwinistes (Anglais, Français), adeptes du tout biologique et rois de la manipulation génétique. De l'autre, la civilisation ultra-mécanique, les clankers (Allemands, Autrichiens.) La guerre éclate avec l'assassinat de l'Archiduc François-Ferdinand. Alek, son fils, menacé lui aussi de mort, prend la fuite sur un robot de combat bipède bardé de mitrailleuses. Pendant ce temps, la jeune Ecossaise Deryn Sharp, orpheline, s'habille en garçon et se fait engager dans l'Air Service (forces aériennes britanniques.) Après un premier vol d'essai mouvementé aux commandes d'une méduse volante, elle rejoint l'équipage du Léviathan, sorte de baleine géante gonflée à l'hydrogène. Alek et Deryn n'ont a priori rien en commun et chacun un secret à garder, mais lorsque l'aventure les rassemble, c'est à deux qu'ils devront faire face à des dangers incroyables...


Mon avis :

C'est fou le nombre de quatrièmes de couvertures qui en disent beaucoup trop sur l'intrigue ! Un vrai scandale ! Sous prétexte de dévoiler un peu à quel point ce roman est extraordinaire, on dévoile les trois quarts de l'intrigue... C'était le cas avec ce roman, mais à mon grand soulagement je n'ai pas lu la quatrième de couverture avant d'écouter ce roman en audiolivre, je l'ai choisi après en avoir entendu beaucoup de bien et je me souvenais juste qu'il s'agissait d'un roman steampunk. Mais j'ai pris soin de la raccourcir ci-dessus, et je vais faire attention à ne pas trop vous en dire (comme d'habitude en réalité).

Donc c'est une histoire steampunk. Dans un monde parallèle (peut-on aussi le qualifier d'uchronie ?), la technologie s'est développée différemment, soit sur la base des théories évolutives de Darwin (beaucoup plus inventif que dans notre réalité) qui aurait créé des animaux étranges utilisés comme des machines intelligentes, soit en développant la mécanique du XIXème siècle jusqu'à produire des zeppelins, chars sur pattes et autres véhicules improbables. La géopolitique est pourtant restée plus ou moins la même : l'Empire Austro-Hongrois est dirigé par l'Archiduc François-Ferdinant qui est brutalement assassiné, ce qui est susceptible de provoquer la première guerre mondiale. La différence ici c'est que l'Archiduc a un fils, légitime mais qui n'est normalement pas son héritier, et qui est obligé de fuir avec un tout petit groupe de soutien, poursuivi par ceux qui ont assassiné son père (ou leurs alliés). D'un autre côté, on a une jeune Ecossaise dont le rêve est de devenir pilote d'une de ces machines volantes vivantes qui sillonnent le ciel de son pays. Pour ce faire elle est obligée de se déguiser en garçon, et dès son premier vol se retrouve, suite à un concours de circonstances, dans la plus grande machine volante de la flotte du Royaume-Uni, le Léviathan, en route pour une mission secrète. On se doute bien que dans ce contexte nos deux héros vont finir par se rencontrer...

La taille du paragraphe précédent devrait vous donner une petite idée de la richesse du décor de ce roman : il y a plein de choses à découvrir et les images qui se créent devant nos yeux sont éblouissantes. C'est typiquement le genre de livre qui devrait être l'objet d'un film plein d'effets spéciaux. Les machines vivantes au-dessus de Londres, les tanks à pattes dans les forêts des Alpes, les batailles aériennes à coup de canons et de chauve-souris lanceuses de fléchettes... C'est tout simplement grandiose. 

Les personnages sont aussi assez intéressants, même si un peu simplistes et prévisibles. C'est un roman jeunesse, ça se sent de par la jeunesse des héros mais aussi par la simplicité morale de l'intrigue dans son entièreté.  Il y a des gentils et des méchants, et les nuances entre les deux se limitent aux cas de gentils au caractère un peu difficile. Mais il y a un message sympathique sous-jacent, puisque nos deux héros cassent les stéréotypes : la jeune Deryn est une fille qui se fait passer avec succès pour un garçon dans le but de faire ce dont elle rêve dans un monde sexiste, et Alek est un prince adolescent, exactement le genre de personnage que l'on imagine facilement arrogant, mais qui pourtant n'a pas peur de reconnaître sa propre jeunesse, son manque d'expérience, ses peurs et ses limitations. C'est un peu comme si nos deux héros avaient échangé les stéréotypes liés à leur sexe, et ça les rend d'autant plus sympathiques.

L'intrigue est pleine d'aventures et de rebondissements, elle est menée à toute vitesse on ne s'ennuie pas une seconde. Elle a tout pour accrocher les adolescents les plus rétifs à la lecture. Il faut cependant savoir que ce n'est qu'un premier tome : les aventures de Deryn et Alek n'ont fait que commencer à la fin de ce livre qui est suivi par deux autres. Il y aurait beaucoup de questions complexes à explorer dans ce monde imaginaire, notamment toutes les implications géopolitiques et sociologiques d'une Europe aussi binaire au niveau technologique, les questions éthiques liées aux manipulations génétiques extrêmes, ou la situation du reste du monde. Mais l'auteur n'a pas d'autre ambition que de créer une série d'aventures exotiques, ce qui est un peu dommage je trouve.

Je ne sais pas trop quoi dire d'autre de ce roman qui m'a fait passer un bon moment. Je ne sais pas si je poursuivrai la trilogie, je me sens un peu vieille pour ce genre de choses, je préfère les romans plus adultes. Mais qui sait, un jour où j'aurai envie de passer à nouveau quelques heures agréables sans trop me casser la tête ou mettre en danger mon petit cœur sensible ? En tous cas je le recommanderai à tout jeune lecteur qui d'aventure viendrait me demander conseil, car c'est un roman jeunesse très réussi !


Pour en savoir plus :