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L'étrange Odd Thomas, de Dean Koontz


J'ai commencé récemment une nouvelle série, les aventures d'Odd Thomas, un mélange de fantastique et d'horreur sur un ton léger, un cocktail surprenant !


Résumé :

Odd Thomas est aussi étrange que son prénom. Jeune cuisinier dans le grill d'une petite ville dans le désert américain, très amoureux de sa petite amie Stormy, sa vie serait particulièrement tranquille s'il n'avait pas un don extraordinaire : il est capable de voir les fantômes. Certains esprits ont besoin d'être rassurés, d'autres lui indiquent des criminels qu'il fait arrêter avec la collaboration du chef de la police locale, et d'autres encore, malfaisants, se réunissent là où un drame va avoir lieu. Lorsqu'un grand nombre de ces esprits malfaisants se rassemblent autour d'un étranger récemment arrivé dans la ville, Odd Thomas sait qu'une catastrophe se prépare. Mais il est loin d'en imaginer l'ampleur...


Mon avis :

Encore un livre entamé par hasard, au format audiolivre, au gré des promotions sur Audible.  J'avais déjà entendu le nom de l'auteur, célèbre pour ces récits d'horreur, mais je ne l'avais jamais lu et je ne connaissais pas du tout le personnage d'Odd Thomas. J'adore laisser la sérendipité choisir mes lectures, et je n'ai encore jamais eu à le regretter !

J'ai donc découvert un personnage un peu surprenant, encore un héros atypique. Odd Thomas (c'est son vrai nom, il s'appelle Odd, qui veut dire "étrange") n'est pas un aventurier sans peur et sans reproche, ni un héros de film d'horreur traumatisé, ni un beau garçon populaire ou ténébreux, non, c'est un jeune homme tranquille, gentil, poli, qui n'a qu'une seule ambition dans la vie : continuer paisiblement son boulot de cuisinier et épouser sa petite amie dont il est fou amoureux et qui le lui rend bien. Pas d'histoire d'amour complexe, pas de haines, de rancoeurs, de souffrance, rien de plus qu'un gentil garcon presque trop sage. En fait, sa vie serait presque trop ordinaire s'il n'avait pas ce don bizarre de voir les morts.

Je ne m'attendais pas du tout à ça, moi qui ne savais rien du livre en entamant sa lecture. La surprise est totale et amenée sans heurts, en introduction de l'intrigue, peu après avoir fait la connaissance d'Odd ; il commence une journée dont il dit dès le départ qu'elle va changer sa vie. Inutile de dire qu'il ne faut pas beaucoup de pages pour être bien pris par l'intrigue !  Par la suite, on découvre petit à petit les capacités étranges du héros, en même temps que l'on découvre sa vie et son petit monde, et que les évènements s'accélèrent, lentement mais sûrement.

Le style est un peu particulier car il reflète la personnalité d'Odd, à la fois héros et narrateur : il est très, très poli (il termine la moitié de ses phrases par "sir") et même un petit peu pompeux. Suivant les instructions de son mentor, écrivain à succès qui m'a beaucoup fait penser à une version agréable du Prétextat Tach d'Amélie Nothomb, Odd Thomas écrit ses mémoires à grand renfort de détails, de descriptions et avec une certaine dose d'humour forcé. Il y a même une touche de maladresse volontaire dans les jeux de mots dont raffolle Odd Thomas, une certaine lourdeur gentille qui donne un vrai réalisme au narrateur inexpérimenté. Le résultat c'est un style assez étrange mais maîtrisé, touchant quand c'est nécessaire, un peu emprunté le reste du temps, mais qui décrit le narrateur héros aussi bien que ses mots et ses actes.

Ce tome se termine sur un drame que je n'avais pas vu venir et qui m'a fait bondir. Je ne vous en dirai pas plus, mais il me semble que la façon dont ce roman mélange un ton assez léger avec un contenu qui fait froid dans le dos est l'une des grandes surprises de cette lecture et l'un de ses atouts. Encore une fois, la chance m'a fait découvrir un livre qui m'a beaucoup plu, et j'ai été encore plus heureuse d'apprendre qu'il s'agissait du premier tome d'une série !


Pour en savoir plus :

Feed, de Mira Grant


Aujourd'hui je vous parle de blogueurs chasseurs de zombies, rien que ça !


Résumé :

Le début de l'infestation zombie date déjà de plus de vingt ans.  L'humanité s'est habituée à la menace permanente et survit grâce à des mesures de sécurité draconiennes. Georgia et Shaun Mason sont frère et soeur et partenaires professionnels : ils dirigent avec leur copine Buffy une petite entreprise internationale de blogueurs prêts à tout pour fournir informations et divertissement à leurs lecteurs. Lorsqu'ils sont sélectionnés pour suivre la un sénateur en campagne pour la présidence des Etats-Unis, il savent que c'est la chance de leur carrière. De ville en ville, ils vont se battre pour recueillir toutes les informations possibles... et bientôt se battre surtout pour survivre.


Mon avis :

Plusieurs années après tout le monde (comme souvent), je découvre ce roman qui a beaucoup fait parler de lui à sa sortie. Je n'avais pas particulièrement envie de le lire à l'époque : il avait l'air un peu trop "jeunesse" avec ses héros adolescents, et je me méfie toujours un peu des histoires de zombies, même si j'ai adoré "World War Z" et sa façon d'envisager les effets globaux d'une épidémie de morts-vivants sur l'humanité. J'ai finalement acquis Feed au format VO et audio en profitant d'une promotion Audible, comme souvent, et j'ai entamé l'écoute avec beaucoup de curiosité.

Le début utilise un schéma très classique qui n'était pas fait pour apaiser mes craintes : on commence assez brutalement avec nos deux héros, Georgia et Shaun, qui s'offrent un petit tour de moto en plein territoire zombie et se font attaquer par une meute, histoire de nous mettre dans l'ambiance et dans l'action dès le départ. J'ai tout de suite détesté Shaun et sa façon de se mettre en danger gratuitement comme un sale gamin irresponsable. J'avais aussi peur que le reste de l'intrigue soit sur le même thème : une suite de courses-poursuites sanglantes entre des héros sans peur face à des hordes de zombies affamés... C'était mal parti pour moi.

Heureusement, la suite n'a pas confirmé mes craintes. Le point de vue s'est avéré plus original que prévu : au lieu d'une attaque zombie récente et d'une humanité qui se bat pour survivre, on se retrouve vingt ans plus tard, les zombies sont toujours une menace mais la société a appris à s'en accommoder au prix de mesures de sécurité draconiennes ; il n'y a plus l'urgence de combattre l'épidémie, et l'intrigue tourne autour d'autre chose, à savoir une campagne électorale. Au fur et à mesure de l'histoire, ils vont nous expliquer en détails l'origine de cette épidémie, un peu originale puisqu'elle est le résultat de la convergence de deux expériences biologiques et que le résultat est un virus qui peut se manifester sans contact avec des zombies existants et qui se manifeste aussi chez les animaux (je vous laisse découvrir les détails, c'est intéressant car ça change pas mal de choses). 

Une autre chose que la narration va passer beaucoup de temps à nous faire comprendre, c'est le métier très particulier des héros : dans ce futur pas très lointain, les sources d'information traditionnelles, décrédibilisées lors de l'épidémie zombie, ont été en partie remplacées par les blogs, qui se sont de leur côté professionnalisés. J'avais peur que le point de vue adolescent des narrateurs ne destine le roman à un public plus jeune que moi ; c'est vrai que les héros sont jeunes, et leur point de vue s'en ressent (pour moi ça diminue l'intensité dramatique de l'histoire), mais ils sont aussi adultes de par leurs responsabilités professionnelles. Leur quête de l'information est obsessionnelle, et ils maîtrisent aussi bien les techniques journalistiques les plus pointues que le marketing, la gestion d'entreprise et la technologie. Georgia en particulier n'a aucune illusion sur son métier et sait qu'elle doit se vendre autant que vendre l'information qu'elle récolte, quitte à tomber dans le sensationnalisme. Dans le même registre, Georgia et Shaun sont vieillis par leur relation avec leurs parents qui est assez intéressante : il y a une bonne entente entre eux, mais les deux enfants savent très bien qu'ils sont surtout un objet de marketing pour leurs propres parents. Leur lucidité jette d'ailleurs un voile assez sombre sur l'histoire. 

L'intrigue en elle-même concerne surtout la campagne d'un candidat à la présidentielle américaine (j'ai d'ailleurs écouté cette histoire il y a seulement quelques semaines, c'était tout à fait d'actualité) qui s'avère bientôt la cible d'attaques mystérieuses. L'action est bien présente mais de façon mesurée et finalement les attaques avec les zombies sont peu nombreuses, c'est surtout une histoire de complots, d'information, de politique, de danger toujours présent. Certains lecteurs sur Goodreads se plaignaient du rythme de l'histoire, qu'ils trouvaient trop ralenti vers le milieu ; je n'ai pas eu cette impression mais je ne vous cacherai pas que certains passages sont vraiment longs. Il devait forcément y avoir des ralentissements dans l'intrigue quand l'auteur doit nous expliquer tous les aspects nouveaux de cette société du futur, mais en plus de ça, elle passe beaucoup de temps à détailler les multiples mesures de sécurité contre les zombies et les préparations techniques des blogueurs. A certains moments j'avais envie de dire à l'auteur "c'est bon, j'ai compris, dans ce monde il faut faire un test sanguin tous les trois pas et nos blogueurs sont de super-pros !". Mine de rien, ça rend le rythme très inégal et je pense que quelques coupes dans ces passages-là n'auraient pas été superflues.

Un autre aspect qui m'a déçue c'est le manque de respect des protagonistes pour les zombies en tant qu'ex-humains. Dès le début, les héros "jouent" avec les zombies comme si c'étaient des animaux à torturer, et à aucun moment ils n'ont l'air de considérer qu'il s'agissait d'hommes et de femmes avant leur transformation. Le texte ne manque pas d'émotion (parfois c'est même un peu surfait) mais certainement de morale.

Enfin, j'ai été très déçue par la fin ; je mets cette partie de la chronique en blanc pour ne pas spoiler ceux qui n'ont pas encore lu le livre, il suffit de surligner pour le voir.  Que Buffy meure et s'avère être une traîtresse, pas de problème, je ne l'avais pas vu venir même si ce n'est pas la super-méga surprise (forcément dans un trio pareil c'est elle qui devait être la première victime). Par contre, la mort de Georgia, je ne l'accepte pas : entre Shaun et elle, c'était clairement le personnage le plus intéressant, et même si j'ai fini par l'accepter avec un peu plus d'enthousiasme que ce que la première scène ne laissait croire, je n'ai absolument pas envie de lire une suite racontée du point de vue de ce sale gamin immature qu'est Shaun. D'autre part, c'est absolument la seule surprise du dénouement : finalement le gentil futur président est bien gentil, le méchant gouverneur est bien le méchant, j'ai été très déçue de ne même pas avoir droit à un petit retournement de situation sur la fin. Enfin, certains aspects restent inexpliqués : pourquoi le futur président refuse-t-il d'écouter les preuves de Georgia et la repousse-t-il avec autant de colère ? Comment le gouverneur arrive-t-il à planter des bombes dans les caravanes et organiser l'assassinat de Georgia sur le temps qu'elle met pour aller avertir le futur président et se faire immédiatement rembarrer ? Tout ça n'a pas beaucoup de sens, et c'est dommage pour une intrigue qui était jusque là très bien construite.  Bref, la fin m'a vraiment donné l'impression d'être bâclée.

Au final, l'idée était bonne, le point de vue sur l'épidémie zombie original, l'aspect légèrement futuriste avec l'importance de la blogosphère franchement sympa, et une intrigue politique inattendue et bien menée... sauf en ce qui concerne son dénouement. Mais il y a aussi un petit problème de rythme, un côté toujours un peu jeunesse malgré tout, et les gros soucis sur la fin qui ne me donnent (pour le moment) pas du tout envie de lire les autres épisodes de cette trilogie pourtant prometteuse. Ceci dit, ne me croyez pas sur parole, et allez jeter un oeil aux nombreuses chroniques généralement très élogieuses dont les liens se trouvent sur la fiche Bibliomania du livre


Pour en savoir plus :
- les avis de quelques blogueurs bien plus enthousiastes que moi : la chronique dessinée de Sita; celle de Lelf, bien plus élaborée que la mienne; celle de Sia, qui contrairement à moi a beaucoup aimé tous les personnages, et celle de Mariejuliet, si vous préférez un avis un peu plus court.

Docteur Sleep, de Stephen King


Dans le dernier billet, je vous parlais de "Shining" de Stephen King. Tout de suite après, j'ai enchaîné sur sa suite...


Résumé :

Le petit Danny Torrance a grandi, mais son aventure dramatique à l'Overlook ne l'a pas débarrassé des fantômes qui hantent sa vie. Au fil des années, il apprend à gérer son don, ce "shining" qui lui empoisonne l'existence, et à l'utiliser pour donner la paix à ceux qui sont sur le point de mourir. Mais il y a quelque part une jeune fille née avec un don encore plus puissant que le sien, un shining si intense qu'il attire sur elle un grand danger. Seul Dan Torrance est en mesure de l'aider...


Mon avis :

La fin de "Shining" était tellement percutante que l'idée de poursuivre l'aventure auprès de Danny Torrance m'a séduite immédiatement. Je pensais qu'une fois l'Overlook détruit, les fantômes qui le hantaient laisseraient Danny tranquille et qu'il pourrait grandir avec le seul pouvoir de lire les pensées des autres (ce qui est déjà plutôt intéressant). Je pensais aussi que l'histoire de Doctor Sleep commencerait au moment où Danny est adulte. Et je me trompais dans les deux cas.

L'histoire de Docteur Sleep commence peu de temps après la fin de Shining. Les fantômes de Danny ne le laissent pas en paix, et à nouveau il faudra l'aide de Dick Hallorann pour lui apprendre à vivre avec eux. Puis on suit pendant un assez long moment la vie chaotique de Dan devenu adulte, sa difficulté à trouver une raison de vivre, ses erreurs. Jusqu'au moment où on le voit s'installer quelque part où il est bien et devenir le vrai Docteur Sleep. C'est une grande partie de l'histoire en fin de compte à laquelle on ne s'attend pas du tout à la lecture du résumé. Sur le moment, ça m'a paru un peu long ; mais en terminant le livre, on se rend compte que c'était indispensable, parce qu'au fond, l'histoire c'est aussi celle de la rédemption de Dan Torrance, et pour qu'il y ait rédemption, il faut d'abord qu'il y ait chute.

En parallèle, on découvre Abra, une petite fille née avec le shining, et auprès d'elle on est témoin de ce qu'on a manqué auprès de Danny : l'apparition des aptitudes psychiques, leur influence sur la vie de la petite fille et l'incompréhension de ses parents. L'enfant et sa famille sont touchants, ils n'ont pas tous les problèmes de la famille Torrance et font ce qu'ils peuvent pour protéger leur fille des effets de ses pouvoirs psychiques manifestes. Abra et Dan sont rapidement liés par une connexion psychique et en tant que lecteur qui suit ces deux personnages, nous attendons avec impatience le moment où ils se rencontreront.

Le troisième angle de cette histoire est nouveau pour les lecteurs de Shining : il s'agit de celui de la "secte" des True Knots, une groupe de voyageurs en caravanes qui parcourent le pays pour se nourrir de "steam" arrachée en torturant et assassinant des enfants qui possèdent le shining. Ces parties sont très bien écrites, mais pour nous lecteurs européens, il manque une certaine proximité : on sent que la façon dont les True Knots se déplacent et se présentent reflète une réalité culturelle américaine, qu'il doit y avoir de nombreux convois de caravanes comme celui qui est décrit et que, pour un lecteur américain, il y a un niveau de familiarité avec ce genre de personnes qui n'existe pas pour nous. Ceci dit Stephen King est doué pour les rendre particulièrement effrayant sans pour autant recourir à des descriptions glauques et sanglantes.

Lors du Book Club de Livraddict sur Shining, certains membres qui avaient lu Docteur Sleep ont affirmé qu'il n'avait pas grand-chose à voir avec Shining. Je ne suis pas du tout d'accord, personnellement. D'abord parce qu'il commence très peu de temps après la fin de Shining, s'inscrivant ainsi dans sa continuité, comme si le premier chapitre de Docteur Sleep est plutôt un post-script de Shining. Ensuite parce que Jack Torrance, le père de Dan et le deuxième héros de Shining, est aussi très présent dans ce roman : on a presque l'impression que la vie de Dan se résume à essayer tant bien que mal de se défaire de l'influence de son père, et au fur et à mesure de l'intrigue, on se rend compte qu'en réalité toute l'histoire de Docteur Sleep n'aurait pas eu lieu sans Jack. Wendy Torrance et Dick Hallorann jouent aussi un rôle mineur mais essentiel dans ce roman. C'est donc vraiment la continuité de Shining, avec plus d'aventures et de fantastique, un peu moins d'horreur, et surtout plus de maturité. Je ne lirais pas "Docteur Sleep" sans avoir lu "Shining" avant.

Globalement, j'ai trouvé cette histoire tout à fait prenante et une fois le début un peu lent et triste dépassé, j'ai été subjugué par les aventures qui découlent de l'interaction entre Dan et Abra. L'action s'accélère progressivement pour se terminer en une explosion finale à couper le souffle. C'est parfois difficile pour un auteur de reprendre les personnages qui l'ont rendu célèbre trente ans auparavant, mais à mon avis ce coup-ci c'est très réussi : il n'a pas réécrit un second Shining, il a exploré les prémices de son intrigue sous un nouvel angle.


Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre
- acheter ce livre sur Amazon 

Shining, de Stephen King


Sur ma liste de livres lus depuis un certain temps et pas encore chroniqués, il y ce fameux roman de Stephen King que je n'avais jamais lu (et je n'avais pas vu sa célèbre adaptation cinématographique non plus). Je l'ai découvert à l'occasion du Book Club de Livraddict au mois d'octobre, il est donc temps que je vous en parle... D'autant plus qu'il m'a fait passer un bon moment.


Résumé :

Danny Torrance est un petit garçon un peu spécial : il a des pouvoirs psychiques que lui-même ne s'explique pas. Il n'a que six ans, mais il sait que la vie n'est pas facile pour sa famille : son père, alcoolique en rémission, a perdu son travail et accepte le poste de gardien pour l'hiver dans un hôtel luxueux au milieu des montagnes. Danny, son père Jack et sa mère Wendy s'installent donc à l'Overlook et s'apprêtent à être complètement coupé du monde. Mais l'hôtel a une histoire tumultueuse avec de nombreux morts et est particulièrement dangereux pour un petit garçon aux pouvoirs aussi développé que Danny...


Mon avis :

Pour une grande lectrice comme moi, c'est presque surprenant de ne pas avoir lu plus de romans de Stephen King.  Je me souviens avoir dévoré "Le fléau" pendant mon adolescence, emprunté à la bibliothèque de l'école à qui il manquait un tome ; je n'ai donc jamais eu le mot de la fin, ce qui m'a laissé surtout une impression de frustration. Bien plus récemment, j'ai aussi écouté en audiolivre "Joyland" qui m'avait beaucoup plu, mais qui n'est pas un roman d'horreur. J'étais donc un tout petit peu appréhensive en entamant le fameux Shining qui a une réputation de causeur de nuits blanches, d'autant plus que je sais que mon imagination débordante est toujours là pour me jouer des tours.

Je n'avais pas tort : il a fallu plusieurs fois que j'arrête ma lecture nocturne car je craignais de faire des cauchemars. Mais comme l'ont souligné les auteurs lecteurs du Book Club, le rythme de narration est en fait assez lent ; les passages effrayants arrivent assez tard dans l'intrigue et sont entrecoupés de passages descriptifs, de flash-backs et d'aventures bien moins effrayantes. Ca me convient parfaitement, personnellement, je n'aurais pas apprécié une tension constante qui aurait fini par devenir fatigante. Mais c'est un peu surprenant pour quelqu'un qui s'attendait à un vrai roman d'horreur : j'imaginais plus d'action, plus de stress, et à la place j'ai surtout découvert un roman d'atmosphère centré sur les personnages. On découvre petit à petit leur histoire, leurs faiblesses, et c'est là-dessus que tout va se jouer. Peut-être qu'à ce niveau-là, le roman est victime de son succès : le lecteur d'aujourd'hui s'attend à trembler dès les premières pages alors que l'histoire est construite sur la longueur.

Le héros du roman c'est Danny Torrance, le petit garçon aux pouvoirs très particuliers. C'est un enfant intelligent et attachant, et la narration de ce qui lui passe par la tête est bien imaginée. Il a notamment tendance à s'imaginer des choses quand il ne comprend pas vraiment ce qu'il se passe, et ses pouvoirs particuliers, que  l'auteur nous fait découvrir très graduellement, rendent son monde encore plus confus. Son père Jack a aussi un rôle crucial dans l'intrigue mais il m'a semblé que là où Jack était une marionnette, seul Danny avait un véritable rôle actif.  Ce n'est pas étonnant que Stephen King ait décidé de lui consacrer un autre livre récemment.

En résumé, j'ai passé un bon moment de lecture, j'ai frissonné par moments, j'ai beaucoup apprécié l'intrigue qui donne un sens moderne au paranormal mais je n'ai pas fait de cauchemars, et j'ai été surprise de découvrir un roman qui s'apparente plus au thriller psychologique qu'à l'histoire d'horreur. J'ai tellement aimé que j'ai immédiatemment acquis et écouté l'audiolivre de "Docteur Sleep", la suite des aventures de Danny Torrance.  Je vous en parle bientôt !


Pour en savoir plus :


Des ombres sur Innsmouth, de Howard Phillips Lovecraft (version pièce radiophonique)


Il y a un an, je vous parlais d'une pièce radiophonique basée sur une nouvelle de Lovecraft que j'avais écoutée et beaucoup appréciée : La couleur tombée du ciel. J'ai depuis remis le couvert avec une nouvelle pièce, "Des ombres sur Innsmouth", et je voulais à nouveau vous parler de l'auteur, de la nouvelle mais également de ce type un peu particulier d'expérience littéraire.


Résumé : 

Le narrateur, un étudiant en voyage touristique, est obligé de faire une escale de quelques heures dans la petite ville portuaire d'Innsmouth. On l'a pourtant prévenu que la ville est quasiment en ruines et que ses habitants ont un physique répugnant et une tendance à la folie. Mais une fois sur place, la curiosité le pousse à découvrir les raisons de l'atmosphère oppressante d'Innsmouth...


Mon avis :

Tout d'abord, il faut que je précise une chose importante : ceci n'est pas le texte original, c'est une traduction et une adaptation. Le texte est présenté sous la forme d'une pièce radiophonique mise en ligne par France Culture : des acteurs "jouent" le texte, avec des bruitages et sans narration externe (le personnage principal joue un peu le rôle du narrateur). Je me rends compte qu'il y a quelques différences par rapport à la nouvelle originale, principalement (il me semble) pour transformer certaines parties "narratives" en conversations qui permettent un aspect plus théatral. Ceci dit, l'adaptation semble fidèle, tous les éléments essentiels y sont, y-compris l'atmosphère. Les acteurs sont excellents, le bruitage aussi, et l'ensemble donne un relief à l'histoire sans, il me semble, la dénaturer.

En ce qui concerne le texte en lui-même, j'ai bien l'impression qu'à force de "fréquenter" Lovecraft, je l'apprécie de mieux en mieux. Pour "La couleur tombée du ciel", dont je vous ai parlé il y a déjà un an, je m'étais sentie un peu frustrée par l'absence d'explication : on vit le déclin d'une famille à cause d'un météorite sans avoir aucune idée de ce qui a bien pu se passer exactement. Je n'ai pas du tout eu ce sentiment cette fois-ci. Bien sûr, il y a une bonne dose de surnaturel, mais en quelque sorte tout s'explique logiquement. La ville d'Innsmouth, si mystérieuse et si décadente, subit en réalité les effets d'un certain événement lointain et ça me suffit comme interprétation.

La chose qui m'a un peu plus dérangée ici, c'est le côté "racisme" de l'affaire. On apprend dès le début que les habitants d'Innsmouth sont détestés par les gens des villes alentours, principalement en raison de leur apparence physique particulière. Ce jugement s'avère en réalité fondé, mais j'ai quand même été interpellée par le fait que la narrateur, avant de rien savoir, se laisse à ce point influencer par ce préjugé. Il lui semble tout naturel, à lui et à celui qui lui parle d'Innsmouth avant qu'il n'y aille (et donc probablement à l'auteur aussi) de traiter Innsmouth comme un ville de pestiférés parce qu'une partie de ses habitants ont certaines caractéristiques physiques. Cette nouvelle a été publiée en 1936, et je ne peux pas m'empêcher de me dire qu'elle illustre un peu les idées qui aboutiront, en Allemagne, sur les programmes d'euthanasie et les camps de concentration.

Ceci dit, je me laisse peut-être influencer par l'ambiance particulièrement glauque créée par Lovecraft. Le vocabulaire utilisé (en tous cas dans la traduction) et très particulier : on parle d'oppression, d'horreur, de dégoût et de tous leurs synonymes à tout bout de champ. Et quand on y regarde bien, c'est vraiment ce vocabulaire qui tient toute l'histoire ; si on retire les impressions exprimées par le narrateur et qu'on ne garde que les faits, il ne reste pas grand-chose et on a surtout l'impression que le narrateur est paranoïaque. C'est cet aspect, cette espèce de flou laissant un peu de place pour une interprétation toute différente, qui rend cette nouvelle intéressante, je trouve.

Je pense qu'au final, si l'adaptation en pièce radiophonique a modifié ma perception du texte, c'est probablement dans le sens positif. Car j'ai beaucoup apprécié cette pièce, à tous les niveaux : intrigue, vocabulaire, narration. J'ai enfin l'impression d'entrer dans l'univers de Lovecraft, youpeee ! 

...et je pense que cette nouvelle compte pour le Challenge Fant'Classique d'Iluze, que je continue petit à petit !


Pour en savoir plus :
- la page web de France Culture où cette pièce peut être écoutée
- la fiche Bibliomania du livre correspondant, "Le cauchemar d'Innsmouth"

La couleur tombée du ciel de H.P. Lovecraft


Voici un livre que j'ai découvert d'une façon un peu particulière : sous la forme d'une pièce radiophonique ! 


Résumé :

Prospectant autour de la ville d’Arkham, Massachusetts, un jeune géomètre entend parler de faits étranges qui ont eu lieu trente ans auparavant et qui effraient encore les habitants de la région. Il rencontre alors Ammi Pierce, l’unique témoin de ce qui s’est déroulé dans la Lande foudroyée. A la suite de la chute d’un météorite, une multitude d’événements insolites et troublants se sont produits autour de la ferme de Nahum Gardner. Et ces évènements n’étaient que les prémices d’une véritable horreur...


Mon avis :

Je me suis déjà frottée à Howard Lovecraft, ce grand auteur classique du fantastique. Malheureusement, nous avions raté notre rendez-vous : j'avais eu la malchance de choisir un recueil de nouvelles dont une seule était de sa main. Je m'étais promise de renouveler cette expérience.  Et là, c'est une double occasion qui s'est présentée à moi.
D'abord, il y a eu le challenge Fant'Classique d'Iluze, qui porte sur des romans fantastiques publiés avant 1970 ; dans ces conditions, Lovecraft était incontournable. Ensuite, j'ai appris quelque part sur le net (j'ai déjà oublié où, malheureusement) que France Culture publiait un podcast très bien fait présentant des narrations d'histoires de Lovecraft. Un jour où j'avais un assez long trajet devant moi, j'ai téléchargé un épisode et tenté cette nouvelle forme de narration.

Evidemment, il ne s'agit pas réellement de lecture ici, mais d'une nouvelle façon de faire l'expérience d'un texte. Ce n'est pas un audiolivre, où un lecteur se contente de réciter le texte à voix haute. Ici, le texte est (j'imagine) retravaillé pour laisser plus de place aux dialogues, qui sont alors "joués" par des acteurs accompagnés de bruitages. C'est un peu comme voir un film mais sans l'image. C'était ma première expérience du type.

Puisqu'on parle de la qualité de l'expérience, commençons par là : j'ai été bluffée. L'histoire est prenante, racontée avec beaucoup de justesse, les bruitages sont parfaits, on se retrouve plongé dans l'atmosphère aussi bien que si on regardait un film. Je n'ai pas lu l'histoire, je ne peux donc pas comparer par rapport au texte, mais je pense avoir eu un très bel aperçu de ce que voulait créer Lovecraft.

Le texte en lui-même maintenant, qu'en dire... Je vois bien les qualités qu'on lui prête et pourtant je ne suis pas tout à fait conquise. C'est très intéressant, cette façon de raconter un mystère ancien, qui a effrayé durablement les contemporains, mais qui reste entièrement inexpliqué (et même, impossible à narrer tout à fait puisque la langue manque de mots pour décrire cette couleur qui est à l'origine de tout). On ne découvre que les conséquences, pas une seule raison ni le moindre début d'explication. Les victimes et les témoins sont purement passifs, ils n'essayent pas de fuir et ne peuvent pas se battre. Si je comprends bien, c'est justement ce qui caractérise les histoires de Lovecraft et ce sont les ingrédients de l'atmosphère si étrange qu'il crée à chaque fois. Mais je dois être trop terre-à-terre, car ça me laisse de marbre, ou presque : j'ai envie d'écouter la suite de l'histoire mais je ne suis pas effrayée du tout et je ne peux pas m'empêcher de me demander : mais pourquoi ne quittent-ils pas la ferme ? Pourquoi ne cessent-ils pas de boire l'eau du puits ?  Je voudrais au moins des hypothèses, des réactions, un message, quelque chose qui ne vient pas et ça me frustre un peu. Je suis tout à fait consciente que quand il s'agit d'épouvante, il vaut mieux en dire le moins possible ; mais mon imagination a besoin d'une base minimum pour déclencher les frissons et là, je n'ai pas eu "ma dose". Ceci dit, je n'ose pas me prononcer avec trop d'assurance sur un texte que j'ai découvert triplement déformé, via la traduction, l'adaptation et la voix des narrateurs.

Bref, déception est un grand mot, disons que je n'ai pas été tout à fait conquise mais je ne renonce pas à Lovecraft. Et j'ai découvert une nouvelle façon de découvrir un roman, la narration radiophonique, qui elle m'a totalement épatée. Affaire à suivre donc, et merci France Culture !


Pour en savoir plus :
- le podcast de France Culture
- la fiche Bibliomania du livre
- acheter ce livre sur Amazon


The Case of Charles Dexter Ward, de H.P. Lovecraft

Quoiqu'à peine plus long que The Dream-Quest of Unknown Kadath, The Case of Charles Dexter Ward (L'Affaire Charles Dexter Ward, en français) est la seule oeuvre de HP Lovecraft considérée par tous comme un roman à part entière; les autres héritant d'appellations plus ambiguës comme "nouvelles longues" ou "romans courts". Mais qu'on ne s'imagine pas que cette singularité en invite d'autres: à part quelques bons moments, The Case of Charles Dexter Ward est une histoire assez datée, un peu plate même, sournoisement déraillée par une faute très naïve.



Résumé :

Charles Dexter Ward est ce qu'on pourrait appeler un jeune homme bien sous tout rapport. Sérieux, éduqué, il est passionné d'antiquités et de généalogie; imaginons-le comme une sorte de geek ou de nerd des années 20. Sa passion le conduit naturellement à s'intéresser à ses propres ancêtres. Au cours de ses recherches, il fait une découverte étonnante: un de ses aïeuls n'est autre que le mystérieux Joseph Curwen, un homme influent et étrange dont on ose à peine murmurer le nom à Providence et dont le passé semble avoir été volontairement oblitéré. La curiosité de Charles, piquée à vif, ne sera pas satisfaite avant d'avoir exhumé toute la vérité, quitte à ramener avec elle de bien terribles et mortels secrets.

L'avis de Sanjuro :

C'est la faute à la trame, mais une chose dérange à la lecture de cette histoire; c'est la difficulté pour le narrateur à se fixer sur un personnage précis, à trouver un héros. On commence par nous faire un portrait de Ward, qui au début du roman est interné dans un hôpital psychiatrique (non, pas à Arkham). Puis, un long chapitre de trente pages nous parle de Joseph Curwen, jusqu'à sa mort et la destruction remarquable de sa propriété. Après cela on revient à Ward, mais un Ward dont on n'a pas encore parlé jusqu'ici, le jeune homme adulte et saint d'esprit. Et lorsqu'on croit avoir enfin saisi le protagoniste, voilà que cinquante pages avant la fin, il nous échappe ! Un nouveau changement s'opère, et l'un des personnages secondaires, le Dr. Willett, prend la relève. Comme dans Kadath, le protagoniste manque de consistance, il est presque une ombre que Lovecraft n'arrive pas à remplir de sa propre présence.

Mais ce n'est pas cela qui nuit le plus à ce modeste roman. The Case of Charles Dexter Ward se termine par un coup de théâtre, une surprise qui est censée confondre le lecteur. Pour que cela fonctionne, Lovecraft doit préparer son coup longtemps à l'avance, vers la moitié du récit. Mais là, désastre retentissant, d'une ironie quasi-comique: durant toute cette phase, on devine immédiatement ce qu'est en train de préparer Lovecraft. C'est le magicien qui exécute son tour sans se rendre compte que tous les spectateurs peuvent voir le double fond. Il s'y prend avec une maladresse pitoyable, soulignant trop lourdement les détails révélateurs, au point que Ward senior et Willett passent pour deux incurables andouilles pour ne pas voir ce qui se déroule sous leurs yeux, et que le lecteur, ce témoin distant, a lui parfaitement saisi.

Un long passage viendra tout de même consoler les amateurs de terreur lovecraftienne, lorsque le docteur explore l'ancien complexe souterrain de Curwen, dont l'accès reste longtemps une énigme. Là-dedans, sous terre, dans le noir, avec des cris de monstres comme bruit de fond, on sent paradoxalement Lovecraft bien plus à son aise. L'horreur y est tellement étouffante, tout en étant simultanément avare de sa présence que, quoiqu'on en dise, c'est le point culminant du récit.

Je me trompe peut-être en disant cela, mais en lisant The Case of Charles Dexter Ward, j'ai eu l'impression qu'il était assez fortement influencé par les romans populaires d'auteurs britanniques comme The Picture of Dorian Gray d'Oscar Wilde, ou Robertson et son Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde, voire même Dracula (Ward y va de son petit séjour en Transylvanie). Le thème même ne ressemble pas vraiment à du Lovecraft, ou du moins à l'idée qu'on s'en fait, pas plus que la place accordée aux rebondissements. Au fond, cette histoire comme Kadath donne l'impression que Lovecraft ne s'est pas encore trouvé, n'ose pas encore embrassé complètement son propre style que l'on voit surgir par intermittence, comme les visions évanescentes d'un cauchemar. Mais c'est pour bientôt, dès l'oeuvre suivante, The Dunwich Horror, où l'auteur entre enfin de plain-pied dans un univers tout à lui.

The Dream-Quest of Unknown Kadath, de H.P. Lovecraft

The Dream-Quest of Unknown Kadath, en français, À la recherche de Kadath, est une nouvelle d'une centaine de pages de Howard Phillips Lovecraft, le créateur du tentaculaire mythe de Cthulhu, un des piliers du fantastique moderne. En France, le texte a été publié dans le recueil Démons et merveilles, avec les trois autres histoires, beaucoup plus courtes, mettant en scène le personnage discret de Randolph Carter. Pour ma part, j'ai préféré le lire dans sa version originale, publiée dans l'oeuvre intégrale de l'auteur en trois volumes chez Arkham House.


Résumé :

Randolph Carter n'est pas un doux rêveur, c'est un rêveur chevronné ! Il n'a même pas peur de s'adresser directement aux dieux pour trouver la cité merveilleuse au couchant qu'ils lui interdisent de rêver. Mais pour présenter sa requête, il lui faut d'abord atteindre leur sanctuaire, Kadath l'inconnue, au sommet duquel trône leur château d'onyx, et dont nul ne connaît l'emplacement. Pour accomplir sa quête onirique, l'intrépide Carter va remuer ciel et terre, s'envoler vers la lune où s'ébattent les chats, escalader le versant caché de Ngranek à la recherche du visage gravé, s'évader des profondeurs du val de Pnath avec des goules, longer les carrières d'Inganok scindées par les dieux, traverser les plateaux glacés de Leng. Mais parviendra-t-il à son but quand l'ombre de Nyarlathotep, le Chaos Rampant, semble épier chacun de ses mouvements ?


L'avis de Sanjuro :

Malgré toutes ses belles promesses, The Dream-Quest of Unknown Kadath est une oeuvre mineure de H.P. Lovecraft. A l'époque où elle fut écrite, en 1927, c'était pourtant une entreprise ambitieuse pour son auteur, habitué aux nouvelles et à la poésie, qui signait là son texte le plus long. Bien qu'on y trouve les monstres et l'atmosphère inquiétante auxquels il doit son succès, Kadath se présente avant tout comme un récit d'aventures. Et c'est peut-être là où le bât blesse: Lovecraft n'est pas dans son élément, dans sa chère Nouvelle-Angleterre hantée d'indicibles secrets. Ironie suprême, d'une certaine façon, c'est aussi la conclusion à laquelle arrive l'histoire !

Carter traverse différentes régions de ce monde imaginaire, faisant la rencontre des peuplades variées qui y vivent, voyageant à dos de zèbre ou d'oiseau monstrueux, suivant des indices et échappant à des traquenards, toujours obnubilé par l'objet fantastique de sa quête. Le voici qui se fait kidnapper... avant de triompher grâce à l'intervention de quelque allié inattendu. C'est, dans le fond, de l'aventure tout ce qu'il y a de classique, mais pas forcément très convainquante. Il y a une grande inégalité, beaucoup de hauts et de bas, de moments où l'on commence à se sentir emporté par le récit, comme dans les bons romans, avant de retomber soudain comme une masse molle, rejeté par cet univers que l'on a du mal à prendre au sérieux.

La faute en revient en partie à la réputation du mythe de Cthulhu, dont le renom, la portée, ont dépassé au gré des décennies le talent de son auteur. On attend quelque chose de grand et de terrible alors on a du mal à lui pardonner certaines légèretés: ces goules qui se comportent comme de braves toutous, ces dieux un peu mous qui semblent fuir les humains et ces monstres fantoches qu'on nous dit effrayants mais qui s'expédient tous comme on éclaterait des bulles. Contrairement à d'autres de ses histoires, ce qui rôde dans les ténèbres n'arrive à produire ici qu'une nuance de peur. Un des meilleurs passages à ce titre est celui dans le monastère sans fenêtre, ce mastaba polaire où réside le grand prêtre vêtu de jaune et voilé de rouge. Dans ces dédales aveugles, écrasé de claustrophobie, un début de terreur enfin éclot.

On aime aussi les belles et grandes descriptions, les fameux paysages cyclopéens et les vues de cauchemar, qui se dressent avec beaucoup d'emphase et d'intensité, comme le démontre le passage suivant:

"Then came a wide gap in the range, where the hideous reaches of transmontane Leng were joined to the cold waste on this side by a low pass through which the stars shone wanly. Carter watched this gap with intense care, knowing that he might see outlined against the sky beyond it the lower parts of the vast thing that flew undulantly above the pinnacles. The object had now floated ahead a trifle, and every eye of the party was fixed on the rift where it would presently appear in full-length silhouette. Gradually the huge thing above the peaks neared the gap, slightly slackening its speed as if conscious of having outdistanced the ghoulish army. For another minute suspense was keen, and then the brief instant of full silhouette and revelation came; bringing to the lips of the ghouls an awed and half-choked meep of cosmic fear, and to the soul of the traveller a chill that has never wholly left it. For the mammoth bobbing shape that overtopped the ridge was only a head—a mitred double head—and below it in terrible vastness loped the frightful swollen body that bore it; the mountain-high monstrosity that walked in stealth and silence; the hyaena-like distortion of a giant anthropoid shape that trotted blackly against the sky, its repulsive pair of cone-capped heads reaching half way to the zenith."

Il y a du bon dans Kadath, et les fans de Cthulhu le liront, sinon avec avidité, au moins avec intérêt. Le récit malheureusement ne se compose pas uniquement de perles comme celle-ci, plutôt rares. Le style a également sa part de responsabilité. Relativement froid, purement descriptif, sans dialogues à l'exception de la tirade finale, il ne parvient pas à instaurer l'esprit épique indispensable. Lovecraft cède a des enfantillages: beaucoup de répétitions qui ne produisent pas l'effet désiré, une certaine fadeur à décrire le beau et le merveilleux (à l'inverse de l'affreux et du terrible), et un univers auquel il manque décidément une cohésion. Le domaine du rêve ne justifiant pas tout !

H.P. Lovecraft lui-même avait la lucidité de reconnaître que ce n'est pas une très bonne histoire. A l'inverse de son confrère et ami Robert E. Howard, auteur de Conan, il n'était visiblement pas à l'aise dans le récit d'aventure. Son imaginaire, plutôt que de s'y épanouir, regarde constamment dans une autre direction, ce trou sombre plein de mystère et d'horreur qui débouche quelque part dans une cave abandonnée d'Arkham.