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The Case of Charles Dexter Ward, de H.P. Lovecraft

Quoiqu'à peine plus long que The Dream-Quest of Unknown Kadath, The Case of Charles Dexter Ward (L'Affaire Charles Dexter Ward, en français) est la seule oeuvre de HP Lovecraft considérée par tous comme un roman à part entière; les autres héritant d'appellations plus ambiguës comme "nouvelles longues" ou "romans courts". Mais qu'on ne s'imagine pas que cette singularité en invite d'autres: à part quelques bons moments, The Case of Charles Dexter Ward est une histoire assez datée, un peu plate même, sournoisement déraillée par une faute très naïve.



Résumé :

Charles Dexter Ward est ce qu'on pourrait appeler un jeune homme bien sous tout rapport. Sérieux, éduqué, il est passionné d'antiquités et de généalogie; imaginons-le comme une sorte de geek ou de nerd des années 20. Sa passion le conduit naturellement à s'intéresser à ses propres ancêtres. Au cours de ses recherches, il fait une découverte étonnante: un de ses aïeuls n'est autre que le mystérieux Joseph Curwen, un homme influent et étrange dont on ose à peine murmurer le nom à Providence et dont le passé semble avoir été volontairement oblitéré. La curiosité de Charles, piquée à vif, ne sera pas satisfaite avant d'avoir exhumé toute la vérité, quitte à ramener avec elle de bien terribles et mortels secrets.

L'avis de Sanjuro :

C'est la faute à la trame, mais une chose dérange à la lecture de cette histoire; c'est la difficulté pour le narrateur à se fixer sur un personnage précis, à trouver un héros. On commence par nous faire un portrait de Ward, qui au début du roman est interné dans un hôpital psychiatrique (non, pas à Arkham). Puis, un long chapitre de trente pages nous parle de Joseph Curwen, jusqu'à sa mort et la destruction remarquable de sa propriété. Après cela on revient à Ward, mais un Ward dont on n'a pas encore parlé jusqu'ici, le jeune homme adulte et saint d'esprit. Et lorsqu'on croit avoir enfin saisi le protagoniste, voilà que cinquante pages avant la fin, il nous échappe ! Un nouveau changement s'opère, et l'un des personnages secondaires, le Dr. Willett, prend la relève. Comme dans Kadath, le protagoniste manque de consistance, il est presque une ombre que Lovecraft n'arrive pas à remplir de sa propre présence.

Mais ce n'est pas cela qui nuit le plus à ce modeste roman. The Case of Charles Dexter Ward se termine par un coup de théâtre, une surprise qui est censée confondre le lecteur. Pour que cela fonctionne, Lovecraft doit préparer son coup longtemps à l'avance, vers la moitié du récit. Mais là, désastre retentissant, d'une ironie quasi-comique: durant toute cette phase, on devine immédiatement ce qu'est en train de préparer Lovecraft. C'est le magicien qui exécute son tour sans se rendre compte que tous les spectateurs peuvent voir le double fond. Il s'y prend avec une maladresse pitoyable, soulignant trop lourdement les détails révélateurs, au point que Ward senior et Willett passent pour deux incurables andouilles pour ne pas voir ce qui se déroule sous leurs yeux, et que le lecteur, ce témoin distant, a lui parfaitement saisi.

Un long passage viendra tout de même consoler les amateurs de terreur lovecraftienne, lorsque le docteur explore l'ancien complexe souterrain de Curwen, dont l'accès reste longtemps une énigme. Là-dedans, sous terre, dans le noir, avec des cris de monstres comme bruit de fond, on sent paradoxalement Lovecraft bien plus à son aise. L'horreur y est tellement étouffante, tout en étant simultanément avare de sa présence que, quoiqu'on en dise, c'est le point culminant du récit.

Je me trompe peut-être en disant cela, mais en lisant The Case of Charles Dexter Ward, j'ai eu l'impression qu'il était assez fortement influencé par les romans populaires d'auteurs britanniques comme The Picture of Dorian Gray d'Oscar Wilde, ou Robertson et son Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde, voire même Dracula (Ward y va de son petit séjour en Transylvanie). Le thème même ne ressemble pas vraiment à du Lovecraft, ou du moins à l'idée qu'on s'en fait, pas plus que la place accordée aux rebondissements. Au fond, cette histoire comme Kadath donne l'impression que Lovecraft ne s'est pas encore trouvé, n'ose pas encore embrassé complètement son propre style que l'on voit surgir par intermittence, comme les visions évanescentes d'un cauchemar. Mais c'est pour bientôt, dès l'oeuvre suivante, The Dunwich Horror, où l'auteur entre enfin de plain-pied dans un univers tout à lui.

La Tête contre les murs, d'Hervé Bazin

D'Hervé Bazin, le grand public connaît surtout un roman, le duel familial de "Brasse-Bouillon" contre sa mère "Folcoche" dans Vipère au poing (1948). Classique semi-autobiographique qui forme une trilogie méconnue avec La Mort du petit cheval (1950) et Cri de la chouette (1972). En 1948, juste après avoir achevé Vipère au poing, Bazin enchaîna avec un roman d'un genre peut-être pas si éloigné.


Résumé :

Arthur Gérane est un jeune homme désoeuvré, fainéant, petit malfrat en devenir qui s'entend bien avec sa soeur mais mal avec son père, juge d'instruction. Le jour où il revient à la maison familiale, c'est au milieu de la nuit, pour le voler. Impliqué dans un accident avec la voiture paternelle qu'il vient de dérober, il se retrouve, sur les conseils d'un ami de son père, interné dans un asile psychiatrique. C'est le début d'une longue itinérance dans les services de santé mentale du pays.


L'avis de Sanjuro :

De nouveau, une famille dysfonctionnelle est au centre du récit, mais le sort que Bazin réserve à celle-ci est, chose inimaginable, pire que celle de Vipère au poing. Ce qui est déroutant dans La Tête contre les murs, c'est que pour un livre censé traité de la folie, on a affaire à des individus où les têtes sont plus souvent bien ancrées sur les épaules qu'à se cogner contre les murs. On cherche autant les vrais fous que Gérane, en nouveau venu curieux, le fait lui-même. Ce n'est certes pas le Vol au-dessus d'un nid de coucou français qu'on aurait pu espérer.

Peu d'hystériques, pas de traitements de choc, le milieu est étudié sans recherche du côté sordide et brutal. C'est peut-être mieux ainsi, mais il faut alors se contenter du personnage de Gérane, petite vermine d'anti-héros, impossible à aimer, ni même à haïr, que l'on méprise simplement comme le méritent ses actions toutes lâches et égoïstes. Le rôle de la soeur et d'autres personnages féminins étant superficiel, il n'y a personne à qui s'attacher, et on suit les périples d'Arthur sans vraiment d'implication ni d'émotions autre que ce mépris dominateur.

Il y a ici encore quelque chose de commun aux romans de Bazin, un environnement relativement déplaisant, moralement décrépit, dans lequel les personnages subissent une lente et sinistre décomposition. On a hâte d'en sortir en vérité, on étouffe un peu dans son monde triste. Dans Vipère au poing, il y avait la résistance et la jeunesse de Brasse-Bouillon pour nous tenir alerte. Dans ce roman-ci, il n'y a rien, et on se laisse sombrer avec son personnage insalubre comme à la fatalité.

Le style de l'auteur impose le respect cependant. Il parvient à faire cohabiter argot et littérature avec un naturel désarmant, ses métaphores sont toujours très imaginatives et son niveau d'instruction transpire dans le choix de ses mots; comme Colette, Bazin était membre de l'Académie Goncourt. Le roman a aussi cette particularité qu'il est difficile à situer temporellement, on songe aux années 60 ou 70 alors qu'il s'agit en fait des années 30 ! Le début de l'Occupation y est rapportée vers la fin.

La Tête contre les murs ne fait pas dans les électrochocs et la lobotomie mais sa progression morne n'est pas un meilleur compromis. A noter que le livre est co-dédié à l'écrivain Antonin Artaud, qui, en cette année 1948, venait de mourir interné à Villejuif.