Pour la première fois, j'accueille sur ce blog un nouveau contributeur: Sanjuro ! Voilà l'occasion d'élargir encore notre univers littéraire, à moi et vous lecteur... Bienvenue à lui !
Résumé :Dotée d'une intelligence et d'une verve féroces, Claudine, quinze ans, indomptable, passe une année scolaire mouvementée dans son cher village de Montigny. La nouvelle institutrice, la bien nommée Mademoiselle Sergent, lui déplaît autant que sa relation ambiguë avec la jolie assistante. Mais heureusement celle-ci a une soeur, Luce, que Claudine se fera un plaisir pervers de martyriser. Quant aux messieurs, ils s'intéressent un peu trop à elle, mais ce n'est pas entièrement pour lui déplaire ! Avec tout ça, il faudrait quand même penser à préparer le brevet.
L'avis de Sanjuro :
A la lecture de La Chatte, il y a quelques années, je n'avais pas été vraiment séduit par le style de Colette. Son érudition de future académicienne et sa maîtrise de la langue y étaient évidentes mais l'histoire, celle d'un couple qui se froisse pour l'affection que porte le jeune homme à son animal fétiche, était peu intéressante et d'un maniérisme trop sec à mon goût. Mais parce que je gardais le souvenir lointain de ma mère évoquant avec délice des romans de Colette (ce dont elle n'eut pas l'air de se souvenir quand je lui en parlais récemment !), je décidai cette année de retenter ma chance, cette fois avec le premier livre de la série des Claudine.
Claudine à l'école se situe à l'autre bout de la carrière de Colette, au commencement, en 1900. C'est son tout premier roman, trente-trois ans avant La Chatte. Elle avait alors vingt-sept ans et ce qui, à mon avis, distingue foncièrement le style de Colette entre Claudine à l'école et La Chatte, c'est l'énergie de la jeunesse. C'est une jeune adulte, qui n'a pas encore appris à éliminer, au pire à déguiser, tous les vices qui lui restent de l'enfance: son narcissisme, sa méchanceté, son égoïsme. Elle écrit avec une apparente désinvolture et une honnêteté irrévérencieuse, emmenée par l'insolence inépuisable de cette adolescente géniale dont elle est le portrait.
Habilement, sa plume se moque, tourne en dérision et rit de plus belle de tout ce monde qui gravite autour d'elle, des instituteurs comme des camarades de banc (la grande Anaïs et Marie Belhomme, "bêbête, mais si gaie!"). Sur un ton réjouissant mais toujours recherché, elle enchaîne leurs descriptions, mordantes et désopilantes, arrachant au passage plus d'éclats de rire qu'aucun autre livre dont j'ai le souvenir. Pourtant, malgré toutes les pointes dont elle pique ses sujets, il y a aussi une affection cachée. Jamais elle n'en parle de front, cela aurait été mièvre et ridicule, mais on ressent bien la nostalgie douce-amère avec laquelle lui reviennent ses années d'école. Et on s'y retrouve aussi. Il y a beau avoir cent ans d'écart entre ses souvenirs et les nôtres, le chahut de la classe, les professeurs distraits, la préparation du brevet, sont des passages qui seront familiers à bien des anciens élèves.
A sa sortie, le roman fit scandale. C'est assez facile à imaginer vu le ton de l'ouvrage, mais la raison tient surtout à l'un des thèmes centraux qui est l'idylle entre un professeur et son assistante, toutes deux des femmes, qui se cachent à peine des élèves (sans oublier le délégué cantonal Dutertre, qui aime bien taquiner les jeunes filles). C'est assez étonnant à lire dans un roman à la frontière du XIXème et du XXème siècle, mais ces "nouvelles" moeurs sexuelles seront aussi observées dans les Claudine suivants.
Malgré son titre naïf qui pourrait le faire passer pour un livre imagé pour petites filles bien sages, Claudine à l'École est non seulement un roman adulte mais de surcroît une oeuvre littéraire à part entière; ce n'est pas La Guerre des Boutons, encore moins les souvenirs bon marché d'un Cavanna. J'ai adoré sa lecture et je ne taris plus d'éloges à son sujet. A mon humble d'avis d'illettré, il mériterait amplement sa place parmi les grands classiques français, mais vu la façon dont le corps enseignant y est dépeint, il y a peu de chances que cela se produise.