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Claudine en ménage, de Colette

Colette continue de nous décrire sa vie parisienne par le biais du personnage de Claudine dans ce troisième et avant-dernier volume de la série, publié en 1902. Loin de s'assagir, le roman contient peut-être son matériel le plus scandaleux.


Résumé :

Désormais mariée à Renaud, et malgré un voyage de noces qui la ramena entre autres à Montigny, Claudine s'ennuie de plus en plus à Paris. Pendant que son père lui mijote une grande annonce surprise, le couple, sur les instances de Renaud, se met à recevoir. Durant l'une de ces soirées, Claudine fait la connaissance de la jolie Mme Lambrook, Rézi, qui va finalement éveiller en Claudine un désir longtemps refoulé.


L'avis de Sanjuro :

Si les livres précédents n'avaient pas suffisamment choqué, en voilà un qui dut certainement faire sensation en son temps ! Jusqu'ici, il y avait eu beaucoup d'allusions mais sans jamais franchir le seuil sacré de la chambre. Pas de flagrant délit si vous voulez, il restait une part d'ambiguïté; après tout, Claudine n'était jamais concernée directement. Eh bien, à présent, adieu scrupules, adieu retenue ! Certes, cela reste très pudique, n'espérez pas de descriptions polissonnes, ce n'est pas du Sade, mais l'acte est tout à fait consommé, même dans ses variations saphiques.

La relation entre Claudine et Rézi, la jolie blonde (l'Américaine Georgie Raoul-Duval dans la réalité; si quelqu'un sait où trouver le portrait de cette tombeuse, qu'il me le fasse savoir !), est évidemment la pièce de résistance du roman. La culmination de cette pièce vient, arrive, avec une lenteur si prononcée que le récit finit presque par stagner et qu'on se demande alors si l'on ne nous mène pas en bateau. Mais quand soudain, quelque peu incrédule, on se retrouve devant le fait accompli, on se dit qu'il ne faut décidément pas sous-estimer ces vieux siècles et s'imaginer une rigueur de moeurs qu'ils ne possédaient pas toujours.

Néanmoins, il n'y a pas que cette intrigue libertine qui fait de Claudine en ménage un volet plus intéressant que son prédécesseur. Le vrai sujet, c'est le mariage de Claudine/Colette, qui commence à montrer des signes d'érosion, peut-être parce qu'il n'a jamais été bien solide malgré l'admiration naïve qu'elle porte à son mari. Lorsque Claudine songe à sa vie conjugale, décrit ses attentes, critique la permissivité de son conjoint et dénonce son manque d'autorité, c'est Colette qui envoie des signaux à Willy.

C'est ce qu'il y a de fascinant dans les Claudine en général et ce livre en particulier, c'est la manière dont ils recoupent avec le réel. En s'intéressant un peu à la vie de Colette, on comprend bien où cela va emmener Claudine, on sait que Renaud n'est pas aussi admirable qu'il lui semble. On devine certaines choses qui lui échappent encore, certaines choses aussi qui ne sont pas discutées dans le roman mais affectent leur relation (la poule aux oeufs d'or que son talent représente pour lui). La conclusion optimiste d'ailleurs, qui tient presque de leçon matrimoniale, contraste avec le titre du roman suivant et final, Claudine s'en va.

Avec tout ça, le style de Colette continue de se perfectionner, devient de plus en plus littéraire avec par moments des intonations poétiques. Les belles phrases, bien tournées, abondent et les évènements leur offrent l'occasion de se multiplier. Mais hélas, il perd aussi la légèreté narquoise et la vivacité adolescente du tout premier roman et l'on soupçonne que la maturité sexuelle et le drame final auront définitivement raison de cette facette de Colette. Plus troublant, on voit apparaître, dans ce chapitre à l'école de Montigny où le couple est en visite, une ombre. Cette façon insidieuse que Claudine et Renaud ont de tourner autour des trois jeunes filles en pension est résolument déplacée. On pense alors à Mlle Sergent, à Dutertre, aux prédateurs et à leur proies, et on se dit que les rôles sont désormais inversés.

Note: Une anecdote étonnante circule au sujet de ce roman. Il fut d'abord imprimé sous le nom de Claudine Amoureuse, mais Georgie Raoul-Duval, Rézi, aurait racheté l'édition originale pour la détruire, forçant Colette à en remanier le contenu.

Claudine à Paris, de Colette

Après le succès (et le scandale) rencontré par le premier livre, Colette se remit à l'écriture dès l'année suivante, en 1901, avec ce qui allait devenir le second volet d'une série de quatre courts romans à saveur autobiographique. Le nom de Claudine ressurgit une dernière fois, vingt ans après la publication du dernier volume, dans La Maison de Claudine (1922), mais uniquement pour faire le lien avec ce recueil de souvenirs cette fois intégralement autobiographiques.



Résumé :

Le papa de Claudine, cet extravagant monsieur, a soudain eu une idée géniale (soufflée par sa fille): "mettons tout dans des caisses et partons pour Paris !" Et les voilà désormais installés, en appartement, au coeur de la capitale. Pour Claudine, c'est l'occasion d'entrer dans le monde et surtout de faire la connaissance de Marcel, jeune homme précieux, trop précieux, et de son séduisant père. Mais la voilà qui commence déjà à regretter les bois de Montigny ! Le destin, plus ironique que jamais, lui enverra un rappel au détour d'une rencontre inattendue.


L'avis de Sanjuro :

L'aventure littéraire des Claudine ne fut pas de tout repos. Deux noms souvent revendiquent la qualité d'auteur sur la couverture et parfois même un seul des deux, qui n'est pas celui de Colette. Ce nom, Willy, est le pseunodyme de son mari d'alors, le satiriste populaire Henry Gauthier-Villars. S'il a (peut-être) le mérite d'avoir lancé la carrière de sa femme, il a surtout la honte de lui avoir volé le sien, en s'attribuant la paternité des livres qu'il publiait sous son nom seul, situation qui aura duré dix ans. Pour retrouver le droit de sa création, il en coûtera à Colette un divorce et un procès.

Dans Claudine à Paris justement, c'est sa rencontre avec Willy que Colette décrit. Renaud, le quadragénaire à la belle moustache, c'est évidemment lui, ce qui explique en même temps pourquoi on ne voit ce soi-disant rédacteur de La Revue Diplomatique qu'en présence de gens d'un goût douteux. Quant à Marcel, il est, comme dans la réalité, le fils d'un premier mariage. Homosexuel efféminée, il permet surtout à Colette de faire le portrait d'un type de personnage et de comportement qui la fascinent, fascination où s'exercent à la fois une attraction et un trouble.

La mystérieuse rencontre est un des moments forts du roman, et sans doute de la vie intime de Colette car on jurereait que cet épisode a vraiment eu lieu. On a l'impression qu'il en résulte une certaine rupture avec son enfance, avec les souvenirs de Claudine à l'école, qui la laisse libre d'entrer pleinement dans l'âge adulte, y compris ses mauvais côtés.

Un aspect agréable de cette suite est qu'on y fait la connaissance de nouveaux personnages de l'entourage de Claudine, comme la brave servante Mélie et le pusillanime Monsieur Maria, dont l'amour transi se fait rabrouer dans une scène drôlatique, mais aussi qu'on y redécouvre deux personnages qui n'avaient été qu'effleurés dans Claudine à l'école, son amusant père, plus grand que nature, et la chatte blanche Fanchette. Oui, avec une amoureuse de ses beaux félins comme Colette, la chatte, qui a désormais un petit nommé Limaçon, est un personnage à part entière. On peut en juger dans ce passage cocace qui décrit une certaine étape quotidienne de la vie des chats:

"Fanchette, heureuse fille, a pris gaiement l'internat. Elle a, sans protestation, accepté, pour y déposer ses petites horreurs, un plat de sciure dissimulé dans ma ruelle, et je m'amuse, penchée, à suivre sur sa physionomie de chatte les phases d'une opération importante.

Fanchette se lave les pattes de derrière, soigneuse, entre les doigts. Figure sage et qui ne dit rien. Arrêt brusque dans le washing : figure sérieuse et vague souci. Changement soudain de pose; elle s'assied sur son séant. Yeux froids et quasi sévères. Elle se lève, fait trois pas et se rassied. Puis, décision irrévocable, on saute du lit, on court à son plat, on gratte... et rien du tout. L'air indifférent reparaît. Mais pas longtemps. Les sourcils angoissés se rapprochent; elle regratte fiévreusement la sciure, piétine, cherche la bonne place et pendant trois minutes, l'oeil fixe et sorti, semble songer âprement. Car elle est volontiers un peu constipée. Enfin, lentement, on se relève et, avec des précautions minutieuses, on recouvre le cadavre, de l'air pénétré qui convient à cette funèbre opération. Petit grattement superfétatoire autour du plat, et sans transition, cabriole déhanchée et diabolique, prélude à une danse de chèvre, le pas de la délivrance. Alors, je ris et je crie : "Mélie, viens changer, vite, le plat de la chatte!""

Ce n'est certainement pas le Willy qui aurait écrit ça ! Si A Paris est moins bon qu'A l'école, c'est sans doute aussi sa faute, mais indirectement cette fois-ci. Lui et son fils ne sont pas des personnages aussi délicieusements amusants que ceux de Montigny, pas plus que ce monde, creusé de prétentions, que Claudine désormais fréquente. En somme, c'est la faute à Paris !

Claudine à l'école, de Colette

Pour la première fois, j'accueille sur ce blog un nouveau contributeur: Sanjuro ! Voilà l'occasion d'élargir encore notre univers littéraire, à moi et vous lecteur... Bienvenue à lui !


Résumé :

Dotée d'une intelligence et d'une verve féroces, Claudine, quinze ans, indomptable, passe une année scolaire mouvementée dans son cher village de Montigny. La nouvelle institutrice, la bien nommée Mademoiselle Sergent, lui déplaît autant que sa relation ambiguë avec la jolie assistante. Mais heureusement celle-ci a une soeur, Luce, que Claudine se fera un plaisir pervers de martyriser. Quant aux messieurs, ils s'intéressent un peu trop à elle, mais ce n'est pas entièrement pour lui déplaire ! Avec tout ça, il faudrait quand même penser à préparer le brevet.


L'avis de Sanjuro :

A la lecture de La Chatte, il y a quelques années, je n'avais pas été vraiment séduit par le style de Colette. Son érudition de future académicienne et sa maîtrise de la langue y étaient évidentes mais l'histoire, celle d'un couple qui se froisse pour l'affection que porte le jeune homme à son animal fétiche, était peu intéressante et d'un maniérisme trop sec à mon goût. Mais parce que je gardais le souvenir lointain de ma mère évoquant avec délice des romans de Colette (ce dont elle n'eut pas l'air de se souvenir quand je lui en parlais récemment !), je décidai cette année de retenter ma chance, cette fois avec le premier livre de la série des Claudine.

Claudine à l'école se situe à l'autre bout de la carrière de Colette, au commencement, en 1900. C'est son tout premier roman, trente-trois ans avant La Chatte. Elle avait alors vingt-sept ans et ce qui, à mon avis, distingue foncièrement le style de Colette entre Claudine à l'école et La Chatte, c'est l'énergie de la jeunesse. C'est une jeune adulte, qui n'a pas encore appris à éliminer, au pire à déguiser, tous les vices qui lui restent de l'enfance: son narcissisme, sa méchanceté, son égoïsme. Elle écrit avec une apparente désinvolture et une honnêteté irrévérencieuse, emmenée par l'insolence inépuisable de cette adolescente géniale dont elle est le portrait.

Habilement, sa plume se moque, tourne en dérision et rit de plus belle de tout ce monde qui gravite autour d'elle, des instituteurs comme des camarades de banc (la grande Anaïs et Marie Belhomme, "bêbête, mais si gaie!"). Sur un ton réjouissant mais toujours recherché, elle enchaîne leurs descriptions, mordantes et désopilantes, arrachant au passage plus d'éclats de rire qu'aucun autre livre dont j'ai le souvenir. Pourtant, malgré toutes les pointes dont elle pique ses sujets, il y a aussi une affection cachée. Jamais elle n'en parle de front, cela aurait été mièvre et ridicule, mais on ressent bien la nostalgie douce-amère avec laquelle lui reviennent ses années d'école. Et on s'y retrouve aussi. Il y a beau avoir cent ans d'écart entre ses souvenirs et les nôtres, le chahut de la classe, les professeurs distraits, la préparation du brevet, sont des passages qui seront familiers à bien des anciens élèves.

A sa sortie, le roman fit scandale. C'est assez facile à imaginer vu le ton de l'ouvrage, mais la raison tient surtout à l'un des thèmes centraux qui est l'idylle entre un professeur et son assistante, toutes deux des femmes, qui se cachent à peine des élèves (sans oublier le délégué cantonal Dutertre, qui aime bien taquiner les jeunes filles). C'est assez étonnant à lire dans un roman à la frontière du XIXème et du XXème siècle, mais ces "nouvelles" moeurs sexuelles seront aussi observées dans les Claudine suivants.

Malgré son titre naïf qui pourrait le faire passer pour un livre imagé pour petites filles bien sages, Claudine à l'École est non seulement un roman adulte mais de surcroît une oeuvre littéraire à part entière; ce n'est pas La Guerre des Boutons, encore moins les souvenirs bon marché d'un Cavanna. J'ai adoré sa lecture et je ne taris plus d'éloges à son sujet. A mon humble d'avis d'illettré, il mériterait amplement sa place parmi les grands classiques français, mais vu la façon dont le corps enseignant y est dépeint, il y a peu de chances que cela se produise.