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De sang-froid, de Truman Capote


Voici un livre que j'ai eu envie de lire depuis longtemps, sur un sujet qui me passionne : comment des hommes normaux peuvent-ils commettre des actes monstrueux ?


Résumé :

Le 15 novembre 1959, quatre corps sont retrouvés dans une ferme du Kansas. Herb Clutter, un riche fermier, son épouse et ses deux plus jeunes enfants, Nancy, 16 ans, et Kenyon, 15 ans, ont été sauvagement assassiné. La famille était très appréciée dans la région, ils n'avaient pas d’ennemis, et étaient connus pour ne pas garder d'argent liquide chez eux. Deux hommes ont fait plusieurs centaines de kilomètres pour les assassiner. Qu'est-ce qui a bien pu motiver ce crime atroce ?


Mon avis :

Il y a un mystère qui me passionne depuis longtemps : le mystère de ce qui transforme certains hommes en monstres, en bourreaux. Que ce soit en groupe ou individuellement, les exemples ne manquent pas au cours de l'Histoire d'hommes et de femmes normaux, tout à fait capables de distinguer le bien et le mal, pas du tout sous l'emprise de la passion ou de la folie, qui commettent des actes affreux, impensables. Je n'arrive pas à comprendre ce genre de comportement, et quand un livre m'apporte un début de réponse, un bout d'analyse, je me jette dessus avec beaucoup de curiosité. Ce fut le cas de "Eichmann à Jerusalem", la fameuse analyse de la sociologue Hannah Arendt concernant le nazisme et ses atrocités commises par des hommes ordinaires. "De sang-froid" apporte un autre éclairage, plus individuel. 

Il faut savoir avant tout que ce livre est un classique du genre "true crime" : il raconte une histoire criminelle qui a réellement eu lieu, recréée par des techniques journalistiques. Quelques détails ont été remis en cause par la suite et on peut penser que certaines scènes ont été enjolivées pour rendre l'histoire plus prenante, mais de façon générale, il s'agit de la narration réaliste d'un fait divers et de l'enquête qui a suivi. Truman Capote a eu de nombreuses interviews avec les enquêteurs, les amis et voisins des victimes et surtout avec les deux tueurs. Il a passé plusieurs mois au Kansas en compagnie de son amie Harper Lee (l'auteur de "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur") et a travaillé sur ce livre pendant plus de cinq ans.

Il paraît que beaucoup de gens aiment le genre "true crime" pour le plaisir voyeuriste de lire des détails sur un meurtre qui a réellement eu lieu. Je ne pense pas que ce soit mon cas, en tous cas pas consciemment : les passages où le crime en lui-même est raconté ne m'ont pas plu et je les ai lu en diagonale, plutôt dégoutée qu'autre chose. Mais ce livre en particulier est bien plus que la simple narration d'un crime ; il n'est d'ailleurs pas construit comme une énigme policière, puisque dès les premières pages, on suit aussi bien les victimes que leurs assassins. Il s'agit plutôt de se mettre dans la tête des deux meurtriers de ce fait divers a priori inexplicable. Il s'agit aussi de le remettre dans son contexte et de décrire l'effet que ce fait divers aura sur toute une communauté. 

Et c'est ça qui est passionnant. L'auteur nous plonge dans une famille aisée du Kansas, celle qui sera bientôt victime d'un affreux assassinat, et nous permet de vivre leur vie au point de bien saisir ce que signifie la perte de ces quatre vies. Il nous emmène aussi dans la communauté dont ils faisaient partie, pour nous faire sentir la stupeur des amis et voisins, et puis la panique qui s'empare de ces gens lorsque tout à coup, leur sentiment de sécurité vole en éclat, lorsque les soupçons s'affolent. 

Et enfin, le plus important peut-être, nous vivons avec les deux meurtriers, depuis les heures précédent le meurtre au moment de leur exécution. Leur histoire, leur état d'esprit, et tout ce qui peut éclairer leur dérapage vers la cruauté la plus effrayante est passé en revue, petit bout par petit bout, flash-back après flash-back. Il n'y a pas d'analyse (autre que celle des acteurs du procès, notamment les psychiatres qui les ont examiné), pas de jugement (autre que ceux des autres témoins du drame). Juste les faits, les actes et les pensées, telles qu'ils ont été narrés par les deux acteurs principaux. Et c'est terriblement éclairant.

Finalement, ce qui m'a le plus marquée, c'est le côté accidentel de cette catastrophe, pourtant planifiée bien à l'avance. Jusqu'à la dernière seconde, tout aurait pu être évité, les victimes auraient pu être épargnées s'il n'y avait pas eu un enchainement de circonstances et de réactions entre les deux auteurs. Et d'autre part, ce meurtre pourtant si maladroit aurait très bien pu demeurer insoluble, si un petit grain de sable accidentel n'était venu offrir la solution aux enquêteurs qui n'avaient aucune piste.  C'est quasiment révoltant de penser que, quoi qu'on construise pour l'avenir, quelles que soient les lois et les efforts des forces de police, nos vies dépendant parfois d'un tout petit rien.

En résumé, je conseille de tout cœur cette lecture qui, après presque 50 ans, n'a pas pris une ride. Mon seul bémol concerne l'édition Folio que j'ai lue : la police est petite pour de grandes marges et peu agréable, l'encre est partiellement ou totalement effacée à plusieurs endroits (mon livre est neuf), et la traduction devrait être revue ou actualisée. Sans les chercher, j'ai repéré plusieurs maladresses, voire des phrases bizarres en français ; par exemple, la traduction de "death row" consacrée par l'usage n'est pas "Allée de la Mort" mais "couloir de la mort". Ceci dit, aucun de ces défauts ne pose de véritable problème, alors si vous pouvez mettre la main sur ce livre et si le sujet vous intéresse, foncez !


Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre
- acheter ce livre sur Amazon
- la chronique de Sharon, qui a aussi beaucoup aimé, et celle de Mithrowen, qui commente le livre en parallèle avec le film "Capote" qui raconte sa rédaction.

Petits crimes japonais, de Kyotaro Nishimura

Tri et relecture, seconde partie. Encore un auteur de romans policiers japonais, mais celui-ci d'un autre style, plus fidèle au genre, et d'une autre époque, plus proche de nous.

Résumé :

Petits crimes japonais est un recueil de huit nouvelles, publié d'abord chez Clancier-Guénaud puis chez Rivages/Noir. On y découvre les origines d'un cadavre souriant, une façon originale d'aider les sans-abris, les bénéfices de l'altruisme, les distractions sournoises des grands riches, les dangers potentiels à nourrir les pigeons, l'émotion particulière de certains souvenirs de guerre, les qualités d'un bon maître chanteur, et même, la besogne étrange d'un extra-terrestre. La plupart de ces histoires ont leur squelette dans le placard, et souvent d'ailleurs, assez littéralement.


L'avis de Sanjuro :

Le nom de Kyotaro Nishimura est probablement inconnu de la plupart des lecteurs européens, pourtant, c'est un auteur prolifique qui écrit depuis les années 60 et a publié près de 500 livres ! Âgé maintenant de 81 ans, cela ne l'empêche pas de poursuivre son activité d'écrivain. Son dernier roman est même sorti tout récemment, le 5 octobre 2011, Totsugawa Shôzô Hakone Bypass no Wana, qui veut dire, si je ne m'abuse, Le Piège de la Déviation d'Hakone; Totsugawa Shôzô étant le nom de son détective vedette. A ma connaissance, très peu de ses romans ont été traduits en français, les deux que j'ai lus étant Les Dunes de Tottori, un bon petit polar sur le chemin de fer dans la veine de The Great Train Robbery de Michael Crichton, et Les Grands détectives n'ont pas froid aux yeux, une histoire amusante où plusieurs détectives célèbres (le commissaire Maigret, Ellery Queen, Hercule Poirot et Kogoro Akechi; cf. critique du Lézard noir) tentent ensemble de résoudre un mystère au Japon.

Les nouvelles de Petits crimes japonais n'ont rien d'extraordinaire mais sont toutes assez distrayantes. Il y a juste ce qu'il faut d'élément de surprise pour ne pas avoir l'impression d'avoir perdu son temps. A cause de cela d'ailleurs, on a du mal à en trouver une meilleure ou moins bonne que les autres. Elles se valent toutes, même celle qui prend le risque de faire dans la science-fiction. On remarque quand même un leimotiv dans la moitié de ces histoires, c'est que l'acte criminel procure une jouissance à son auteur et n'est pas simplement ou exclusivement motivé par une "nécessité". C'est bizarre, mais intéressant parce que le traitement n'est pas malsain; c'est juste observé, avec une neutralité toute japonaise. C'est évident en particulier à cause des deux premières histoires qui relatent une expérience similaire.

La majorité des traductions a été effectuée par Jean-Christian Bouvier, dont la plume agréable assure une bonne transition vers la langue française. La seule chose qui manque à ce recueil, finalement, ce sont des dates. Aucune des histoires ne sont datées. Il y a bien un droit d'auteur de 1978, mais peut-on s'y fier ?

Malgré des idées un chouia invraisemblables qui nécessitent une part de crédulité et d'initiation aux moeurs japonaises, Petits crimes japonais se feuillette gentiment. Kyotaro Nishimura n'est pas du calibre d'un Seicho Matsumoto, mais ces bouquins se lisent comme des pulps américains... à la sauce teriyaki !

Le Lézard noir, d'Edogawa Rampo

En voulant trier quelques livres, je me suis dit qu'il serait bon de relire ce court roman dont je ne me souvenais pas grand chose si ce n'est de ne pas l'avoir tellement aimé. Réflexion étonnante en soi, étant un grand admirateur du Japon et de sa littérature, et comptant Edogawa Rampo parmi mes auteurs populaires favoris. Mais l'avais-je lu avec suffisamment d'attention la première fois ?


Résumé :

Cette belle femme nue, couverte de bijoux, qui exécute une danse voluptueuse au milieu d'une foule de fêtards, c'est le Lézard Noir; une cambrioleuse hors pair, rusée comme un diable, effrontée comme le vice, qui prépare un coup fumant et s'apprête à se mesurer au plus célèbre des détectives japonais, Kogorô Akechi. Sa confiance en son plan est telle qu'elle prend des risques inimaginables. Ira-t-elle jusqu'à sous-estimer Akechi, ou au contraire est-ce lui qui commettra la faute de ne pas se méfier assez de son adversaire ?


L'avis de Sanjuro :

En lisant Le Lézard noir, publié en 1934, on a l'impression d'être assis dans une petite salle de cinéma de Tokyo en train de regarder un de ces magnifiques films japonais des années 60 ou 70, eux aussi rusés comme le diable et effrontés comme le vice. Il y a du mystère, des idées folles, des rebondissements à chaque chapitre, l'intrigue est moderne et n'a peur de rien, pas même de se surprendre elle-même. On se délecte et la séance de visionnage de ces cent cinquante pages se déroule aisément en une nuit.

Mais qui dit bon film, ne dit pas forcément bon roman. Il faut bien l'avouer, le style n'est pas bien littéraire et surtout il est très concis, il s'en tient au descriptif, comme dans un scénario de film, et les chapitres se succèdent comme des séquences numérotées. Les personnages n'ont peu ou pas de profondeur, la plupart ne laissent pas connaître leurs pensées, et ils passent comme des acteurs lançant leurs répliques. Peut-être la traductrice a fait perdre un peu de son charme, de sa poésie, aux idéogrammes de l'auteur. Les autres romans d'Edogawa Rampo (il me semble avoir lu tout ce qui a été traduit en français) m'avaient semblé plus réussis de ce point de vue, mais cela fait tellement longtemps que je ne jurerais plus de rien.

En même temps, il ne faut pas se leurrer, c'est un roman populaire et l'action se doit de prendre le pas sur la forme. De ce côté, on est bien servi. L'une des forces ici de Rampo, de son vrai nom Hirai Tarô, est que même si son intrigue est assez prévisible pour le lecteur averti, il y a toujours quelque chose qui lui échappe. Un détail dans le déroulement des événements qui fait que ceux-ci n'ont pas tout à fait lieu comme on s'y attendait. On se dit que l'auteur va suivre tel chemin, céder à tel cliché, et il le fait ! mais voilà, tout ne se passe pas comme prévu. Par exemple, à un moment, l'auteur ose recycler une idée de l'une de ses meilleures nouvelles. On se dit que ce n'est quand même pas très sérieux. Et voilà soudain que l'un des personnages, le détective Akechi, remarque aussi la similitude ! Comme nous, comme les criminels, il a lu la fameuse nouvelle ! Si ça ce n'est pas une idée brillante...

Les grands amateurs de romans policiers, dont je ne fais pas partie, ceux qui ont lu tous les Agatha Christie et forment des sociétés de détectives amateurs, seront peut-être interessés d'apprendre que le roman aborde à plusieurs reprises le problème de la chambre close et s'en sort, à mon humble avis, honorablement. L'intrigue mise aussi beaucoup sur les déguisements, ce qui est un peu difficile à avaler, même si au Japon cela peut sembler moins inimaginable qu'en occident. Mais après tout, si ça passe dans Sherlock Holmes, il n'y a pas de raison que cela coince ici, n'est-ce pas ? On fera quand même remarquer qu'à plusieurs occasions la mystification implique des gens censés bien se connaître.

J'ai relu Le Lézard noir avec beaucoup plus de plaisir que j'en avais eu à le lire la première fois. Sans doute parce qu'il m'était tombé entre les mains durant une mauvaise passe, ou peut-être parce que je m'étais alors trop préoccupé du style. On a des périodes plus littéraires que d'autres. La fin quand même continue de me décevoir; elle méritait un peu plus de développement et surtout des explications plus solides: le coup de théâtre l'emporte sur le bon sens. Edogawa Rampo, ce contemporain de Lovecraft qui a fait aussi dans le genre fantastique, est un auteur hautement distrayant et encore suffisamment moderne pour intéresser tous les types de public. Très connu au Japon, il l'est beaucoup moins ailleurs et on espère que toute son oeuvre sera traduite en français comme une petite partie l'a déjà été. Ah, et puis évidemment, cela ne surprendra personne, Le Lézard noir a été adapté pour le cinéma en 1968 par Kinji Fukasaku, le réalisateur de Battle Royale. Maintenant si j'arrivais à mettre la main dessus...