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Tu seras un homme - féministe - mon fils ! d'Aurélia Blanc


Au lieu d'un roman, cette fois-ci je vous présente un essai, une lecture utile pour tous les parents de petits garçons !

Résumé :

"Le premier livre d'éducation non-sexiste à l'usage des garçons ! Depuis des décennies, on ne cesse de réfléchir sur le sens de la féminité, sur l'éducation de nos filles, que l'on veut voir fières et émancipées; on lutte à l'école, dans la rue, dans les familles, pour leur donner les mêmes chances qu'aux garçons. Mais on continue d'élever nos fils dans le même moule qu'avant, comme si on pouvait déconstruire le sexisme sans s'interroger sur la masculinité ! Grâce à des analyses d'experts, des témoignages et des informations pratiques, Aurélia Blanc décortique les stéréotypes et rassemble tous les outils pour aider les parents à élever leur garçon dans une société qui promeut l'égalité." (Résumé de l'éditeur)

L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau, d'Oliver Sacks


Il me reste encore une ou deux chroniques de livres lu il y a déjà plusieurs mois à vous présenter. J'ai eu beaucoup de chance cette année, j'ai eu très peu de déceptions et j'ai découvert beaucoup de livres de qualité, dont celui-ci...


Résumé :

Il y a cet homme dont le cerveau est incapable de reconnaître ce qu'il voit, au point qu'il confond sa femme et son chapeau ; celui qui ne se rend pas compte du temps qui passe et reste coincé dans son passé, au mépris de la réalité ; cette dame qui caricature de façon compulsive les passants dans la rue; ces jumeaux retardés mentaux mais capables de calculer des nombres premiers jusqu'à 6 chiffres; cet autiste quasiment apathique qui exprime une vie émotionnelle intense par ses dessins... Le docteur Oliver Sacks, dans ce livre qui l'a rendu célèbre, explore le sens profond de l'humanité en étudiant le cerveau de ces patients hors-norme.


Mon avis :

C'est déjà le troisième livre d'Oliver Sacks que je lis et c'est seulement maintenant que je découvre le plus connu, celui au titre le plus intriguant. Les trois livres suivent le même schéma : Oliver Sacks, neurologue réputé, nous raconte les cas qui l'ont intrigué et les utilise pour explorer les concepts d'humanité, de dignité, de liberté, de bonheur, d'intelligence. Les questions qu'il pose sont pertinentes : peut-on être heureux lorsque notre cerveau nous cache la réalité ? Est-on vraiment "handicapé" quand l'intelligence défaillante est remplacée par un talent extraordinaire ? Comment accueillir dignement dans notre société des hommes et des femmes dont les cerveaux fonctionnent différemment ?  Comme dans les tomes précédents, ces analyses de cas ne sont pas seulement des anecdotes souvent surprenantes sur les tours étranges que peut nous jouer le cerveau, mais aussi des réflexions pleines de compassion et d'humanité. On ne peut pas s'empêcher d'aimer ce docteur qui s'intéresse d'aussi près à ses patients et respecte chacun d'eux malgré ses limitations.

Dans "Un anthropogue sur Mars", j'avais regretté le fait que les réflexions philosophiques étaient trop longues et prenaient le pas sur les cas eux-mêmes. Ce n'est pas le cas ici. Je n'ai pourtant pas retrouvé le charme de ma première lecture, "L'Eveil" : en partie peut-être parce que je découvrais le docteur Sacks, sa grande humanité et sa belle plume ; mais peut-être aussi parce qu'il y a dans L'Eveil une intensité qui n'est pas égalée ici. On y découvrait des patients parfaitement conscients, esclaves d'un cerveau déficient, qui testaient un médicament miracle avec des résultats parfois extraordinaires, parfois catastrophiques. Il y avait une véritable tension dans ces récits qui m'ont presque mis les larmes aux yeux. Ici, dans "L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau," les histoires sont presque anecdotiques : il n'y a le plus souvent pas de traitement, pas d'évolution, juste des gens qui sont nés différents ou qui le sont devenus et sont souvent inconscients de leurs propres limitations. C'est toujours aussi beau de découvrir l'humanité dans toutes ses déclinaisons, mais j'avais beaucoup apprécié l'émotion de "L'Eveil" et je ne l'ai pas retrouvée ici.

Je vais donc apporter une opinion un peu dissonante et avouer que, si "L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau" est le livre le plus connu d'Oliver Sacks et s'il mérite d'être découvert, je persiste à préférer "L'Eveil". Il n'empêche que les anecdotes de ce recueil sont toutes intéressantes et analysées par l'auteur avec beaucoup d'humanité et de subtilité, comme d'habitude. J'ajouterai que Jonathan Davis, le narrateur de l'audiolivre en version originale, est l'un des meilleurs que j'aie découvert jusqu'à présent: sa voix douce mais pleine d'enthousiasme donne vie à ces phrases parfois un peu austères. Si vous avez les connaissances en anglais nécessaires pour pouvoir découvrir le livre à travers sa voix, je vous le conseille.


Pour en savoir plus :

Faut-il manger les animaux ? de Jonathan Safran Foer


J'ai lu beaucoup de science-fiction cette année mais je l'ai quand même entrecoupée avec d'autres genres. Alors cette fois-ci, parlons de viande, avec un documentaire qui a eu beaucoup de succès... 


Résumé :

"Comment traitons-nous les animaux que nous mangeons? Convoquant souvenirs d'enfance, données statistiques et arguments philosophiques, Jonathan Safran Foer interroge les croyances, les mythes familiaux et les traditions nationales avant de se lancer lui-même dans une vaste enquête.
Entre une expédition clandestine dans un abattoir, une recherche sur les dangers du lisier de porc et la visite d'une ferme où l'on élève les dindes en pleine nature, J.S. Foer explore tous les degrés de l'abomination contemporaine et se penche sur les derniers vestiges d'une civilisation qui respectait encore l'animal. Choquant, drôle, inattendu, ce livre d'un des jeunes écrivains américains les plus doués de sa génération a déjà suscité passions et polémiques aux Etats-Unis et en Europe."


Mon avis :

C'est un peu surprenant, mais j'ai lu ce livre très connu sur l'industrie de la viande après être devenue végétarienne (voire végétalienne) principalement pour des raisons éthiques. Je n'avais pas besoin de me conforter dans mon engagement car le choix de changer d'alimentation n'a pas été difficile à faire et je ne l'ai jamais regretté. Je n'avais pas non plus besoin de savoir à quel point les animaux sont maltraités dans le circuit de production de la viande, ça n'a pas d'importance pour moi : à partir du moment où nous n'avons pas besoin de viande pour nous nourrir, je ne trouve aucune justification pour tuer un animal dans ce but, qu'il soit bien traité ou non. Mais j'étais quand même curieuse de savoir à quoi ressemblait ce livre qui a beaucoup fait parler de lui et que de nombreux végétariens mentionnent comme déclencheur lorsqu'ils ont fait ce choix alimentaire

Je dois dire que j'ai été surprise par son language très nuancé. Malgré son titre en forme de question, je m'attendais à une enquête centrée sur les méfaits de la viande, quelque chose de très orienté, voire de relativement choquant. Bien entendu le ressenti de chacun sera différent et le fait que je ne me sente en rien accusée puisque je ne consomme plus de viande a peut-être joué, mais j'ai trouvé l'approche de Jonathan Safran Foer particulièrement nuancée. Il tente de comprendre non seulement comment la viande que nous consommons est produite, mais aussi les raisons qui nous poussent à la manger. Il ne parle pas de complot des producteurs mais d'un système économique qui fonctionne normalement, sauf que sa matière première est vivante et qu'on n'en tient pas compte. Il ne prend pas non plus la pose du donneur de leçons et reste dans le questionnement : comment sont élevés et tués les animaux que nous mangeons ? Peut-on manger de la viande "éthique" ? Qu'est-ce que cela impliquerait ? Il interroge notamment des éleveurs qui sont sensibles à la question animale et cherchent des moyens pour consommer de la viande tout en étant en accord avec leur conscience. Il explore donc de nombreuses possibilités. Son approche est celle d'un journaliste, pas d'un militant.

Même s'il ne donne pas de réponse à la question qui fait le titre de son livre, les éléments qu'il récolte donnent clairement à réfléchir. Moi qui ai déjà plus ou moins mené cette réflexion, j'ai quand même appris beaucoup de choses sur l'élevage, la pêche, etc.  Il y a des faits choquants que j'ignorais (notamment les grandes quantités de "déchets" de la pêche ou les races différentes de poules pour la viande et pour les oeufs), des problématiques auxquelles je n'avais jamais pensé (notamment les problèmes sanitaires causés par l'élevage). Mais ce qui m'a surtout surprise, c'est le fait que l'auteur explore aussi l'aspect affectif de la consommation de viande (et de notre rapport à la nourriture de facon générale). Il commence même par là, avec les souvenirs des plats de sa grand-mère. Il y aurait encore beaucoup plus à en dire, notamment sur la consommation de viande comme marqueur social, mais j'ai trouvé son approche intéressante. Comme je disais, l'auteur s'interroge sur les raisons pour lesquelles nous tenons à manger de la viande et c'est indispensable pour une discussion bien informée sur le sujet.

En résumé, voilà un livre très documenté qui est fait pour donner à réfléchir à tous les omnivores, et c'est une bonne chose, car il est rare qu'on choisisse vraiment de manger de la viande en connaissance de cause. Il n'aborde pas les aspects diététiques de la consommation de viande mais fait le tour de toutes les autres questions importantes. Il se présente sous la forme d'une enquête qui envisage toutes les alternatives. Et en ce qui me concerne, même si je m'étais déjà forgé une opinion, il m'a appris des choses qui m'ont confortées dans ma position.


Pour en savoir plus :
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Un anthropologue sur Mars, d'Oliver Sacks


Après une longue pause pendant des vacances très occupées, je reprends les chroniques. Certaines m'attendent dans ma boîte à brouillons depuis plusieurs mois, notamment celle-ci, un recueil de cas cliniques qui nous raconte les méchantes blagues que peut nous faire notre cerveau...


Résumé :

Un peintre perd, à la suite d'un accident, la perception des couleurs ; un chirurgien, atteint du syndrome de La Tourette, est en proie à des tics compulsifs, sauf quand il opère ; une autiste, pour qui le monde humain est incompréhensible, se spécialise dans l'étude des animaux.

Les personnes atteintes de tels troubles neurologiques ressemblent à des voyageurs traversant d'inimaginables contrées. Sept de ces voyageurs sont présentés ici. Pour les comprendre, l'auteur est allé à leur rencontre, et a partagé, pendant un moment, leur vie.
Les sept histoires qu'il relate sont paradoxales, car elles montrent que les troubles neurologiques ne sont pas seulement des maladies - ils ouvrent des mondes nouveaux, certes étranges pour l'expérience commune, mais où se réalisent d'autres richesses, seulement potentielles chez l'homme normal.

Le peintre qui a perdu la perception des couleurs va créer un monde artistique monochrome, à la beauté insolite et profonde ; et l'autiste continuera à se heurter aux arcanes de la socialité humaine - mais en s'y sentant, nous dit-elle, " comme un anthropologue sur Mars ".
(Source : quatrième de couverture - enfin je crois, en tous cas c'est pas de moi !)


Mon avis :

J'ai choisi et écouté ce livre après avoir beaucoup apprécié "L'éveil" quelques semaines auparavant. J'avais été séduite par le côté très intéressant des cas cliniques, surtout qu'il s'agissait de maladies neurologiques et que je ne m'attendais pas du tout à tous les tours bizarres que peut nous jouer un cerveau qui ne fonctionne pas parfaitement. J'avais aussi beaucoup apprécié l'humanité du médecin auteur, qui ne voit pas les malades comme des problèmes à résoudre mais comme des hommes et des femmes courageux et très riches, dont l'humanité et les qualités sont cachées derrière les symptômes. Enfin, j'avais adoré la voix du narrateur du livre audio en version originale (qui narre aussi "Un anthropologue sur Mars"), une voix posée mais enthousiaste, une diction parfaite mais douce et chaleureuse. 

On retrouve à peu près tous ces points dans "Un anthropologue sur Mars"... mais j'ai été moins séduite. L'intérêt des cas cliniques présentés ici c'est le fait que ces gens subissent des maladies ou problèmes neurologiques qui sont normalement considérés comme des malédictions, et pourtant y réagissent d'une façon très paradoxale. C'est généralement positif, même s'il y a des moments émouvants (comme celui de la scientifique autiste qui s'est construite une "machine à câlins" pour ressentir ce qu'elle ne peut pas vivre dans les bras d'autres humains). Mais il y a aussi au moins un cas assez négatif, celui de l'aveugle qui vit très mal le fait de retrouver la vue. Tous ces cas paradoxaux sont très intéressants, mais en plus des faits et de leur analyse, l'auteur s'attarde longuement sur sa propre relation avec ces patients et sur ses réflexions... et c'est trop long pour moi. Les cas quasiment miraculeux racontés dans "L'éveil" ont pour moi éveillé beaucoup plus d'empathie et ont provoqué beaucoup plus d'émotion, ce qui rend acceptables et même passionnantes les discussions concernant l'humanité et la maladie.  Mais dans ce cas-ci, les digressions m'ont parues longues, surtout vers la fin, et j'aurais volontiers abandonné.

A la fin de cette lecture, j'hésitais à me procurer d'autres audiolivres d'Oliver Sacks. J'aimais toujours autant son humanisme et tout ce que j'apprends sur la maladie au travers de ses pages, j'adore quand il raconte ses cas cliniques, mais j'avais peur de m'ennuyer. Au final, j'ai choisi de poursuivre l'aventure avec son livre le plus connu, "L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau". Je vous en parlerai bientôt !


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Comme un roman, de Daniel Pennac


En période de relecture, je replonge dans mes amours de jeunesse. Cet essai sur le plaisir de la lecture est un de mes coups de coeur intemporels. 


Résumé :

"Il faut lire !" chante-t-on sur tous les tons. Mais les parents n'ont pas le temps et leurs ados suent sang et eau sur un devoir de français. Où est passé le petit enfant enthousiaste qui criait "encore !" dès qu'une histoire se terminait ?  Comment le faire revenir ?


Mon avis :

Pennac et moi, c'est une grande histoire d'amour. C'est son style qui me séduit au premier regard : érudit mais pas grandiloquent, imagé, actuel, tout simplement délicieux.  Il fut un temps où je ne ratais aucune de ses sorties, même dans mes périodes "creuses" point de vue lecture. Ah, le plaisir de retrouver une plume qui nous permet, à tous les coups, de s'envoler bien haut !  C'est bien entendu une sensation toute personnelle, comme le goût pour certains plats.  Pennac, c'est mon nutella à moi !
"Comme un roman" est un essai assez court sur la lecture, le plaisir de lire et la façon de le faire découvrir.  Daniel Pennac s'appuie visiblement sur son expérience dans l'enseignement du français pour  nous parler avec beaucoup d'éloquence de ce fameux "plaisir de lire" qui semble disparaître avec l'âge. Impossible de ne pas se reconnaître (ou reconnaître un proche) dans l'enfant qui demande son histoire du soir, dans l'adolescent qui compte péniblement les pages lui restant à lire pour son devoir du lendemain, ou dans le parent attentif qui semble si impuissant quand sa progéniture se braque face à la moindre page imprimée. 

Je ne vous dévoilerai pas les idées de l'auteur pour enrayer la transformation du lecteur émerveillé en réfractaire du texte. Elle est intéressante, bien que probablement un peu (ou beaucoup) simpliste.  L'auteur l'illustre de tableaux vivants, d'anecdotes et de quelques passages de ses romans préférés. A chaque lecture, je me dis que je devrais faire une liste de tous les romans et de tous les auteurs qu'il cite; un jour, je m'offrirai un petit challenge personnel sur ce thème !

La dernière partie du livre fait la liste des dix "droits imprescriptibles du lecteur". J'ai lu certains blogueurs se plaindre que ce roman faisait preuve d'un peu d'élitisme littéraire en ne citant que de grands noms de la littérature classique. Ce n'est pas l'impression que j'ai eue ; d'abord, on trouve aussi des passages de romans contemporains (en tenant compte du fait que "Comme un roman" a été publié en 1992), et ensuite, Pennac accorde explicitement au lecteur le droit au "bovarysme", celui de lire dans le seul but de s'évader. Il parle de "mauvais romans", mais il les définit clairement comme ceux construits sur un moule prédéfini, et sur ce point je suis plutôt d'accord avec lui. 

Le mot "essai" fait toujours un peu peur.  Ici il s'agit avant tout d'un texte très agréable à lire, de pensées dans lesquelles de nombreux lecteurs se reconnaîtront. Ces pages sont à la portée de tout le monde et resteront parmi mes petits plaisirs qui ne diminuent pas avec le temps.


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L'homme qui rêvait, tome 1 : Aristote, de John Marcus

Lecteurs, vous vous souvenez du roman "L'éclat du diamant" de John Marcus, un roman d'un nouveau genre qui avait été l'un de mes coups de coeur de l'année 2010 ?  Inutile de vous dire que j'attendais la suite avec impatience... La voici ! 


Résumé :

« Une société meilleure est-elle possible ? Maintenant ? . » C’est en tout cas ce que pensait le sénateur Aristote avant d’être retrouvé sauvagement assassiné dans la célèbre villa Arabe, quelques jours à peine après l’annonce de la création du PIB, le nouveau Parti international du bien-être.

Dans l’agitation qui suit la mort du vieux sénateur, candidat à l’élection présidentielle, la fine équipe du « 36, quai des Orfèvres », dirigée par le commissaire Delajoie, est aussitôt lancée sur la trace des meurtriers. Quelles relations pouvait bien entretenir le politicien avec un joueur invétéré de poker et un jeune trader londonien, eux aussi retrouvés à l’état de cadavres ? Quels puissants intérêts menaçait donc Aristote, celui que tous nommaient « L’utopiste du Luxembourg » ? Qui pouvait avoir peur des propositions originales énoncées dans son programme et des changements radicaux de société qu’elles auraient engendrés ?

Traquant la main invisible du Marché, l’équipe du commissaire Delajoie entreprend alors un voyage insolite au coeur de l’économie politique. D’Adam à Lycurgue, de Sismondi à Gesell, d’Owen à Proudhon, de Veblen à Duboin, de Keynes à Sen, autant de témoins improbables qui aideront pourtant les policiers à comprendre le mobile des meurtres et à retrouver le ou les coupables.


Mon avis : 

John Marcus a créé, avec sa série des enquêtes du Commissaire Delajoie entamée avec "L'éclat du diamant", un nouveau genre littéraire, ou plutôt un contenu transgenre mêlant essai éducatif et roman policier. Ce tome-ci annonce la couleur dès la couverture : la première partie de "L'homme qui rêvait", dont le titre est "Aristote", y est presentée comme un "Essai romancé économico-policier". En pratique, ça signifie que l'enquête est menée sur deux fronts.

Dans le monde du livre, elle tente de découvrir le meurtrier du Sénateur Aristote, ce qui va apparemment de pair avec la résolution de deux autres meurtres. On retrouve aux commandes le Commissaire Delajoie, héros atypique récemment malmené par les événements, proche de la crise existentielle, mais toujours aussi professionnel. Derrière lui, son équipe hétéroclite et étonnamment soudée. On les a tous rencontrés dans "L'éclat du diamant" et ils sont ici développés mais pas re-presentés, ce qui fait que si les enquêtes des deux tomes sont indépendantes, il vaut quand même mieux les lire dans l'ordre de leurs sorties sous peine de ne pas apprécier pleinement la profondeur des personnages principaux. Cette enquête-là commence à peine à la fin du livre, ce qui est un peu dommage : chaque passage sur ce thème est magnifiquement narré et ajoute au suspense tout en apportant un nouvel élément d'information, on voudrait en lire plus.

L'autre enquête, c'est celle où l'auteur entraîne, à travers les voix des différents personnages, le lecteur dans le monde réel : il s'agit de découvrir les forces derrière l'économie, les raisons pour lesquelles les richesses mondiales sont si déséquilibrées, et les solutions, peut-être utopiques, pour y remédier. Si ces passages sont en effet sur le ton de l'essai plutôt que du roman et par conséquent nécessitent une certaine concentration de la part du lecteur, ils sont très joliment intégrés a la partie polar et divisés en sections pour ne pas trop alourdir le récit.

Et surtout, ils sont extrêmement intéressants. Il y a une recherche extraordinairement riche derrière chacune des pages de cette section et l'on y survole d'innombrables auteurs, théories et informations historiques sur lesquels on a ensuite envie d'approfondir ses connaissances. Heureusement pour les incultes comme moi, tout ceci est présenté sous le vernis d'une vulgarisation très réussie. L'auteur exploite dans ce but tous les outils narratifs à son service: l'allégorie (avec une jolie pièce de théâtre mettant en scène Robinson Crusoe), la représentation sous forme physique (avec un jeu de Mécano très éclairant), la légende (une analyse économique de la Genèse), l'expérimentation (menée pour nous par Delajoie et son équipe), l'analyse historique (qui parcourt quasiment toute l'histoire de l'humanité), l'anecdote et même l'interprétation d'une œuvre d'art (le tableau du bureau de Delajoie, déjà exploité dans le premier tome). On est loin du jargon scientifique et pourtant on n'a pas l'impression de perdre une miette du sérieux des informations reçues. On aurait envie de prendre des notes pour ne rien oublier de cette manne.

Ceci dit, toute cette information n'est pas entièrement neutre puisque la partie essai prend aussi le ton d'un manifeste. L'auteur ne nous apprend les fondements de l'économie que pour nous démontrer à quel point elle est, selon Aristote, détachée de la réalité et injuste. D'après lui (et les personnages historiques qu'il cite), le fonctionnement de l'économie est maintenant subordonné aux intérêts privés et le système est tellement dévoyé que si le peuple était mieux informé, il y aurait immédiatement une révolution. Tout ceci est bien sur argumenté, même si en non spécialiste, je ne peux juger cette argumentation que sur la forme. Elle m'a parue très convaincante, mais ça ne m'a pas empêché de me poser de nombreuses questions. Et c'est là que je trouve un côté très frustrant à ce livre : je voudrais le découvrir en tête à tête avec l'auteur pour pouvoir lui soumettre au fur et à mesure toutes les questions et remarques qui vont me tracasser encore un certain temps !

Le défi bien évidemment, c'est d'articuler ces deux ensembles, et si l'association peut paraître étonnante, sous la plume de John Marcus elle semble presque naturelle.  Comme je l'avais souligné pour le premier tome, il faut juste savoir à quoi s'attendre car ceci n'est pas un polar-détente.  Je pense que les déceptions qui pourraient naître de cette lecture viendront surtout de lecteurs que le sujet n'intéresse pas ou qui seront surpris par la partie "cours magistral". Pour ma part, je suis tout aussi conquise que par le premier tome, et ce n'est pas peu dire. La seule minuscule déception vient de quelques fautes de conjugaison (principalement de confusion entre le conditionnel et le futur) pas trop fréquentes mais qui m'ont sauté aux yeux.

Pour conclure, je dirais qu'il y a deux catégories de livres qui me marquent durablement : ceux qui me transportent emotionnellement et ceux qui me comblent intellectuellement parce qu'ils me forcent à me poser des questions qui vont me hanter. "L'homme qui rêvait" entre clairement dans la seconde catégorie. L'enquête policière ne fait qu'ajouter une trame narrative très réussie qui fait passer comme un bonbon le cours intéressant de la partie essai. Voila un livre qu'on commence à lire pour le polar et qu'on garde en mémoire pour l'essai.  Il ne me reste plus qu'à attendre patiemment le deuxième tome qui clôturera cette double enquête ! 

Un énorme merci à L'Autre Editions et Livraddict pour cette découverte tant attendue !


Un extrait audio :
L'analyse d'un tableau nous permet de découvrir la première bulle spéculative de l'histoire, un problème de tulipes !
         


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