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De l'eau pour les éléphants, de Sara Gruen


Longtemps après tout le monde, je découvre enfin ce roman dont on a beaucoup parlé ! 


Résumé :

Jacob, 93 ans, est un vieux monsieur bougon en maison de retraite qui supporte très mal les limites imposées à sa liberté. Un cirque de passage dans sa ville lui rappelle l'époque où, au coeur de l'Amérique pendant la Grande Dépression des années 1930, il était sur le point de terminer ses études de vétérinaire quand sa vie a basculé.  Devenu par hasard soigneur de ménagerie, le jeune Jacob a joué le rôle de catalyseur dans un drame impliquant homme et animaux, cruauté et amour.


Mon avis :

Encore un livre que j'ai lu en suivant mon schéma préféré : acheté il y a longtemps à l'occasion d'une bonne affaire (probablement en soldes sur Audible), longtemps oublié dans ma bibliothèque virtuelle, retrouvé récemment, dévoré sans a-priori. L'avantage dans ce cas-ci, c'est que ce roman a eu un succès imprévu et puis a fait l'objet d'un film, mais que moi qui l'ai lu longtemps après tout le monde, j'ai pu le découvrir sans attentes démesurées. J'ai lu ensuite sur Goodreads plusieurs commentaires de lecteurs qui en espéraient trop. Ce n'était pas mon cas ; j'avais au contraire un peu peur de l'aspect romantique indiqué dans la quatrième de couverture, moi qui suis extrêmement difficile quand il s'agit de romance. 

Le résultat, c'est que j'ai pu m'offrir une très belle surprise. Après un passage un peu mystérieux (j'y reviendrai), le roman commence, de façon un peu surprenante, par la narration à la première personne d'un vieux monsieur bougon en maison de retraite qui supporte très mal toutes les règles de l'institution où il réside - il est vrai que, si on en croit son point de vue, la priorité est mise largement sur sa sécurité physique et sa santé, au détriment de son bien-être, de sa liberté, et de la plupart des plaisirs de la vie. Ce qui est plus surprenant, c'est quand il s'énerve de façon apparemment démesurée lorsqu'un autre résident affirme avoir dans sa jeunesse porté de l'eau aux éléphants d'un cirque. Alors on s'offre un flash-back dans sa jeunesse, quand un drame particulièrement brutal lance un enchaînement de situations qui l'amèneront à entamer une nouvelle vie au service de la ménagerie d'un cirque. 

L'époque est celle de la grande dépression des années 30 et de la prohibition, et le milieu est celui, très particulier, d'un cirque itinérant qui sillonne les Etats-Unis. Il y a un côté très nostalgique où se mélangent la liberté, l'aventure, le spectacle, les animaux exotiques, et la grande famille du voyage. Mais il y a aussi énormément de cruauté, la misère de ces travailleurs qui n'ont aucune assurance pour l'avenir, l'injustice d'un groupe divisé en classes sociales extrêmement rigides, l'alcoolisme à coup d'alcool frelaté et extrêmement dangereux, l'inhumanité d'un dirigeant qui peut tout se permettre, y-compris retenir les paies et se débarrasser sans scrupules de ceux qui ne lui servent plus... Et puis il y a l'énorme cruauté envers les animaux, qui m'a particulièrement touchée, peut-être parce que je sais qu'elle est encore largement acceptée de nos jours. Certains aspects me semblent quand même exagérés et peu crédibles, mais quoi qu'il en soit, le récit crée un contraste particulièrement frappant entre le spectacle grandiose et joyeux proposé au public, et les horreurs qui se déroulent en toute impunité dans les coulisses.

Sans trop en dévoiler sur l'intrigue, Jacob se trouve au coeur d'un drame impliquant hommes et animaux, amitié et amour. C'est le genre d'histoire dont on sait très vite qu'elle évolue vers une catastrophe - un peu comme "Au-revoir là-haut" de Pierre Lemaître. C'est d'autant plus clair que la scène introductive nous a laissé entrevoir un petit bout de la scène finale. C'était peut-être un peu facile comme procédé, j'aurais peut-être préféré moins en savoir. La vie du Jacob âgé se dévoile également petit à petit, car les passages des deux intrigues sont alternés - sans aucun souci pour faire la différence, je vous rassure tout de suite, surtout dans la version audiolivre en VO qui emploie deux narrateurs différents. Et Jacob âgé se dirige aussi vers une crise, moins impressionnante, mais tout aussi grave pour ce monsieur dont la vie est devenue très étriquée. J'ai tremblé pour les deux versions de Jacob, j'ai passé la deuxième moitié du roman avec une appréhension de plus en plus difficile à supporter, mais bizarrement je suis aussi déçue par la façon dont les deux intrigues se dénouent. A nouveau, peut-être un peu trop facile. 

En-dehors de ces petites réticences, j'ai vraiment été enthousiasmée par ce beau récit. Il est un peu trop gentil, les personnages sont un peu trop tranchés, la fin un peu trop jolie, et il utilise des ficelles narratives un peu grosses. Mais il est terriblement efficace, les deux versions de Jacob sont très attachantes, la construction de l'intrigue est parfaitement maîtrisée, la narration parfaite. Sa plus grande qualité est à mon sens de nous plonger dans une époque et un milieu très particuliers et de le faire de telle façon que l'on est immergé, pour quelques heures, dans la beauté et la cruauté d'un mode de vie heureusement révolu. 


Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre
- la fiche Goodreads du livre

Chanson douce, de Leïla Slimani


J'ai encore beaucoup de chroniques en retard à publier, alors voici l'une de mes découvertes du début de l'année, un roman dérangeant qui fait beaucoup réfléchir...


Résumé :

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame.


Mon avis :

Ca fait trèèèès longtemps que j'ai lu ce livre ; je l'avais reçu comme cadeau il y a probablement deux ou trois ans, mais entre-temps j'ai un peu laissé tomber la "littérature blanche" et il s'était enfoncé dans les profondeurs de ma PAL. Je ne l'en ai sorti qu'à l'occasion du Book Club de mars 2017 sur Livraddict, voici donc une chronique qui m'aura pris sept mois à publier. Heureusement que c'est patient un livre !


Comme souvent, j'ai ouvert le roman en refusant de lire la quatrième de couverture pour ne rien en savoir et dès le départ j'ai été décontenancée. L'histoire commence par la fin : un drame, parmi les pires que l'on puisse imaginer, vient d'avoir lieu. Personne ne s'y attendait, surtout pas les premiers concernés. L'histoire reprend ensuite au début, pour tenter de déterminer comment on a pu en arriver là. 

C'est une "chanson douce" qui est en fait très dure. Le malaise s'installe petit à petit, et le lecteur qui sait comment tout ceci va finir se rend vite compte que quelque chose cloche sans nécessairement pouvoir mettre le doigt dessus. Où est l'erreur, où est-ce que ça a commencé à déraper ? Est-ce la faute d'une mère, femme moderne poussée à tout concilier et dont la vie prend la forme d'un combat permanent qu'elle ne gagnera jamais ? Est-le la faute d'un père qui visiblement ne prend aucune responsabilité en ce qui concerne les enfants ? Est-ce la faute d'un milieu ultra-culpabilisant, notamment des grands/beaux-parents qui imposent à la mère les attentes d'une autre génération ?  Est-ce la faute d'une société où deux mondes se font face, emménagent littéralement ensemble, jusqu'au moment où les inégalités explosent ? 

Plus l'histoire progressent, plus bourreau et victime se mélangent. On a juste deux femmes qui finissent par devenir chacune le reflet de tout ce qui manque chez l'autre : l'une a la richesse, la famille, l'équilibre ; l'autre a l'organisation, le temps, le don de s'épanouir dans le soin aux enfants. Leur collaboration avait l'air parfaite, mais les fissures sont trop profondes, l'injustice de leurs situations respectives trop importante. La folie joue son rôle aussi, celle qui pousse à passer à l'acte démesuré, sans prévenir... ou presque. Il y a donc deux questions que je me suis posée en cours de route : la responsabilité de cet acte horrible vient-elle d'un seul côté ? Et aurait-il été possible de prévoir et de prévenir ? Je n'ai de réponse à aucune des deux questions, et pour cette raison j'ai terminé ma lecture avec la chair de poule.

En résumé, c'est un roman prenant, bien écrit, qui fait réfléchir et met très mal à l'aise. Je le déconseillerais peut-être aux mères de famille sensibles, car il raconte avec un réalisme désarmant ce qui est probablement leur pire cauchemar. Mais je pense qu'il touchera particulièrement tous ceux qui aiment les drames et les situations moralement compliquées narrées avec brio.


Pour en savoir plus :

Un long dimanche de fiançailles, de Sébastien Japrisot - en pièce radiophonique


J'espère que vous n'êtes pas fatigués des pièces radiophoniques, car moi je les aime toujours autant !


Résumé :

"Août 1919. La guerre est officiellement terminée depuis neuf mois, mais elle dure encore dans tous les esprits. Alors que Mathilde est sans nouvelle de son fiancé Manech depuis plus de deux ans, elle reçoit une lettre de Daniel Esperanza, ancien sergent dans la territoriale. Mathilde y apprend que Manech, que l’on appelait là-bas « le Bleuet », faisait partie des cinq soldats condamnés à mort en conseil de guerre en janvier 1917. Cinq soldats qu'on a jetés un soir dans la neige, les bras liés dans le dos, entre les deux tranchées ennemies, pour qu’ils soient tués.Avec l’énergie de ses vingt ans, et malgré son handicap physique, Mathilde est bien décidée à découvrir toute la vérité sur cette ignominie."


Mon avis :

"Un long dimanche de fiançailles", je l'ai reçu sous format papier il y a de longues années. C'était un cadeau de Noël que j'ai feuilleté rapidement et que j'ai vite rangé dans une armoire : le résumé et les passages que j'ai lus m'ont paru tellement tristes et présageaient une fin si noire que je n'ai pas eu le courage de m'y mettre tout de suite. Je le gardais pour un jour où un moral à toute épreuve me permettrait de faire face à une histoire déprimante, mais entretemps j'ai changé de pays et laissé ce roman derrière moi, ce qui fait qu'au final, je ne l'ai jamais lu.  Je n'ai pas vu le film non plus, pour la même raison.

Jusqu'à cette semaine, où au moment de commencer le ménage et le repassage, j'ai regardé ce que France Culture avait à me proposer comme podcast intéressant... Et oh ! Belle surprise ! "Un long dimanche de fiançailles", en 10 épisodes d'une demi-heure ! De quoi découvrir l'histoire sans avoir le temps d'y verser trop de larmes, voilà exactement ce qu'il me fallait.

Alors, verdict ? Cette pièce est très bien faite, comme les précédentes. Les acteurs sont particulièrement doués et tous sont extrêmement naturels, encore plus que d'habitude. C'est vraiment époustouflant la façon dont le vocabulaire un peu défraîchi du début du XXème siècle sort de leur bouche sans qu'ils donnent jamais l'impression de lire un texte. Vraiment, chapeau ! Leur performance était un vrai plaisir à écouter d'un bout à l'autre.

La pièce m'a aussi permis de me rendre compte que je me faisais des illusions sur ce roman. Il ne s'agit pas d'une histoire déprimante de condamnés à mort et de soldats tués, ou pas uniquement, mais plutôt une enquête passionnante pleine de rebondissements, de tendresse et même de poésie. Les personnages sont touchants et le fond historique très réaliste nous permet de découvrir un aspect de la première guerre mondiale qu'on connaît moins, les condamnations pour mutilation volontaire. Plus je lis de romans historiques sur cette période, plus je me rends compte de l'atrocité humaine que "la grande guerre" a représenté. On connaît tous l'horreur des camps de concentration pendant la deuxième guerre mondiale, mais l'enfer des tranchées est presque aussi abominable. 

Le seul vrai problème de ce podcast c'est que l'histoire est un peu trop complexe pour être résumée de cette façon. Les personnages sont très nombreux, les fils entre eux sont ténus, et si j'ai bien suivi l'intrigue globale, je me suis un peu perdue dans les détails, je dois bien l'avouer. Qu'à cela ne tienne : maintenant que je sais que ce n'est pas aussi déprimant que ce que j'anticipais et que je connais la fin, je vais pouvoir entamer le livre sans flipper.

Voilà donc une autre très belle pièce de France Culture que je vous recommande, et qui m'a donné envie de découvrir le roman !


Pour en savoir plus :
- le podcast du premier épisode (suivre le lien "tous les épisodes" en bas à gauche pour accéder aux suivants)


Les Misérables, de Victor Hugo - en pièce radiophonique


J'ai enfin réussi à découvrir ce grand classique qui me faisait peur : en l'abordant sous une forme bien plus ludique !


Résumé :

Jean Valjean a passé 19 ans au bagne mais une fois sorti, sa peine n'est pas finie : la marque de sa condamnation sur son passeport lui ferme toutes les portes. Sauf celle de l'évêque Monseigneur Myriel, qui rachète son honnêteté en lui offrant l'argenterie qu'il avait tenté de voler. Cette main tendue permettra à Jean Valjean de devenir un homme bon, malgré le passé qu'il est obligé de fuire sans cesse son passé, et d'aider Cosette, la fille illégitime de la pauvre Fantine.


Mon avis :

Les Misérables, c'est exactement le genre de roman dont je me dis que je devrais le lire sans jamais en avoir le courage. Car bien sûr, c'est un classique, c'est Victor Hugo avec sa plume inimitable et son talent pour dénoncer l'injustice sociale, pour camper des personnages qui donnent les larmes aux yeux et offrir au passage l'aperçu poignant d'une époque. Mais ce sont aussi des digressions interminables, des diatribes politiques sur des sujets qui ont perdu depuis longtemps leur actualité, et une noirceur, une tristesse d'autant plus insupportables qu'elles sont rendues réalistes par le talent de l'auteur. J'ai lu il y a longtemps "Notre-Dame de Paris", je me suis permise d'en sauter de longs passages, et j'en suis ressortie avec le moral dans les chaussettes... Ca m'a beaucoup refroidie ! 

Alors évidemment, "Les Misérables", je n'étais pas pressée de m'y mettre. Enfant, j'avais reçu une édition abrégée de la partie "Fantine" et je n'avais déjà pas eu le courage de la terminer.  Mais je voulais quand même en apprendre plus sur ces icônes de la littérature que sont Cosette, Jean Valjean, Fantine, Gavroche, Marius et les autres.

Alors cette pièce radiophonique en quinze épisodes est tombée à point : j'ai pu découvrir les personnages et l'intrigue de cette grande fresque historique, voire même profiter de la plume de Victor Hugo, sans avoir à faire face aux centaines de pages de l'oeuvre originale. J'ai versé ma petite larme sur le malheur de Fantine sans être tout à fait démoralisée par l'injustice du monde où elle vit. Je vais enfin pouvoir briller en société en parlant des barricades parisiennes de 1832, youpeee !

Blague à part, voici encore une excellente adaptation que nous offre France Culture. Le texte est bien évidemment largement abrégé, mais la plupart des personnages y sont très bien décrits et les phrases utilisées sont bien de Victor Hugo. Ceux qui ont réalisé l'adaptation ne se sont pas contentés de couper les digressions politiques ; ils ont gardé la discussion politique entre Monseigneur Myriel et le conventionnel, par exemple, ou les convictions politiques de Mr Gillenormand. Et bien sûr, nous avons droit à l'explication des barricades et autres histoires nécessaires à l'intrigue. Les narrateurs sont excellents et même la musique de générique m'a beaucoup touchée.

Bref, je ne peux pas me vanter d'avoir lu Les Misérables, mais je pense en avoir eu une belle introduction. Je comprends maintenant en quoi ce roman est fascinant et ça m'a même donné envie de l'ouvrir, finalement, un jour ou l'autre. Si comme moi vous avez peut d'être enseveli sous les mots de Victor Hugo, n'hésitez pas à tenter cette version allégée !


Pour en savoir plus : 
- l'émission "Fiction / Le feuilleton" qui adapte de grandes oeuvres littéraires sous forme de pièces radiophoniques


Purge, de Sofi Oksanen


Laissez-moi vous emmener en Estonie pour un drame historique et passionnel que je n'oublierai pas de sitôt.


Résumé :

Aliide, une fermière estonnienne âgée, trouve un matin sur le pas de sa porte une jeune femme en haillons et visiblement morte de peur.  La jeune Zara est tellement pitoyable qu'Aliide, pourtant méfiante, la fait entrer chez elle. Mais Zara n'a pas abouti là par hasard : dans sa poche, une photo et les noms et adresse d'Aliide. Les deux femmes ont en commun quelque chose qui remonte à la jeunesse d'Aliide, à l'époque soviétique, quand se dévoile ce qu'une femme peut faire à cause de l'Histoire et par amour.


Mon avis :

Ca y est, je l'ai lu !  Enfin !  Je me demande encore comment j'ai pu laisser ce livre prendre la poussière sur une étagère pendant plus d'un an, alors que tout m'incitait à le lire : les nombreuses louanges, les multiples prix littéraires, et la renommée d'une auteur finlandaise dont on ne cesse de parler dans son pays d'origine.  C'est peut-être la bande annonce d'un film (en finnois) basé sur cette histoire qui a provoqué le dernier déclic ?  En tous cas, il était temps.
Le problème avec un roman encensé de toutes parts, c'est qu'on est toujours déçu.  Heureusement, comme je m'attendais à être déçue, j'ai été moins déçue que si je ne m'y attendais pas (vous suivez ?).  Et puis il me semble qu'au final, le test ultime pour discerner les romans qui valaient vraiment la peine d'être lus c'est l'effet qu'ils nous laissent à long terme.  Je pense que celui-ci, je ne l'oublierai pas de sitôt.

Pour être tout à fait honnête, cette oeuvre utilise une recette éprouvée dans la littérature contemporaine : une rencontre, un drame familial, une narration sous forme de flash-backs mesurés pour maintenir un suspense qui se prolonge jusque dans les dernières pages.  C'est classique.  Il y en a qui font ça bien, il y en a d'autres qui font ça très, très bien. Sofi Oksanen appartient à la seconde catégorie. Une fois passé le premier quart (le début est un peu lent), impossible de déposer le roman avant d'en savoir plus sur le destin des deux héroïnes.

L'originalité de ce roman réside surtout dans le contexte.  L'Estonie, voilà bien un pays méconnu pour nous, francophones !  La traduction française aurait d'ailleurs mérité un petit dossier historique pour que le lecteur ignorant puisse mieux situer les faits.  Dans la version originale en finnois, les lecteurs ont certainement moins besoin de sous-titres, tant leur petit voisin outre-Baltique est proche depuis toujours (l'estonien est l'une des seules langues relativement proche du finnois, par exemple, et les Estoniens constituent l'une des minorités étrangères les plus importantes en Finlande).  Sofi Oksanen doit le savoir, elle qui est la fille d'une immigrée estonienne.

Mais si ce roman en particulier a eu autant de succès, c'est, je pense, grâce au talent particulier qu'à l'auteur de nous plonger dans les heures les plus affreuses d'un pays soumis à la guerre, à l'envahisseur, et puis au communisme. A côté des méchants qui profitent de la corruption ambiante, il y a ceux qui y croient du fond du coeur, ceux qui se taisent, ceux qui s'abaissent aux pires horreurs pour sauver un proche, ceux qui n'ont plus aucune issue parce qu'ils sont du côté des perdants...  Les atrocités que l'auteur nous raconte sentent la vérité et l'on vit au travers des personnages l'enfer d'être la victime d'un pouvoir autoritaire. C'est également ce que vit la jeune Zara, dans un autre contexte, et le parallèle entre l'histoire de ces deux femmes est criant.

Les personnages sont aussi l'un des gros points forts de ce roman. Zara est une victime, elle nous attendrit sans difficulté.  Mais Aliide, elle, c'est plus compliqué. Elle est victime de l'Histoire et d'atrocités qui ne laisseraient personne indemnes, mais de son côté, on découvre petit à petit des secrets de plus en plus noirs, des actions de plus en plus impardonnables. Jusqu'où peut-on aller quand il s'agit d'amour passionnel, quand on a souffert au-delà de toute raison ? L'auteur ne se permet aucun jugement de valeur et laisse le lecteur avec son malaise, ce brouillard où le bien et le mal ne veulent plus dire grand-chose.

Bref, on peut pas rester insensible à cette descente aux enfers. Le ton neutre, qui joue sur les détails pour rendre le récit d'autant plus crédible, et la traduction très réussie servent parfaitement l'histoire. C'est le genre de chose qui prend aux tripes.

Mon seul bémol sera la complexité de l'intrigue sur la fin. Peut-être n'ai-je pas été assez attentive, pressée que j'étais de dénouer les derniers mystères ?  Mais il y a quelques points que je n'ai pas bien saisis, quelques pièces du puzzle qui ne se mettent pas tout à fait en place.  J'ai lancé une discussion à ce propos sur le forum de Livraddict, et il semble que je ne sois pas la seule à me poser ces questions.  C'est probablement voulu, mais je trouve un peu dommage de laisser des angles morts comme c'est le cas.  Heureusement, ce ne sont que des points mineurs de l'intrigue, ça ne gâche pas le plaisir de cette oeuvre très forte.

Le Prince des Marées, de Pat Conroy

Laissez-moi vous présenter mon dernier coup de cœur de 2011 !

Résumé :

Tom Wingo, coach de football américain au chômage, est appelé à New-York auprès de sa soeur Savannah qui vient de faire une tentative de suicide.  La nouvelle psy de Savannah, Dr Lowenstein, lui demande son aide pour l'aider à comprendre l'histoire de leur famille. De séance en séance, Tom lui raconte l'enfance à la fois magnifique et tragique d'un trio d'enfants au cœur de la superbe nature sudiste et d'une famille délétère, tandis que le médecin et son patient apprennent à se connaître.

Mon avis :

J'ai lu ce livre longtemps après avoir vu l'adaptation ciné avec Barbra Streisand et Nick Nolte. J'avais beaucoup aimé ce film sentimental, mais je ne me souvenais pas des détails de l'histoire, ce qui m'a permis d'apprécier le roman sans avoir l'impression de ne rien découvrir.


Ce livre est une petite brique de plusieurs centaines de pages et pourtant je l'ai dévoré en une bouchée de quelques jours.  Un style (et/ou une traduction) superbe, une construction narrative qui alterne présent et passé, des personnages passionnants et un décor magnifique qui fait largement partie de l'histoire, voici les ingrédients de la magie. Dès le départ, toute une série de petits mystères attendent d'être dévoilés : qu'est-il arrivé à Luke dont on ne parle qu'au passé ? Que signifient les délires de Savannah enregistrés par la psychologue ?  Les ombres se dévoilent au fur et à mesure du récit de Tom, qui n'hésite pas à s'attarder sur d'autres aspects de leur histoire familiale, et le suspense se maintient jusqu'au bout.

Quand d'un point de vue stylistique tout fonctionne si bien, on n'a plus envie que de parler du contenu. Les héros ce sont bien sûr les trois enfants Wingo, nés d'un père pêcheur violent et d'une mère très belle qui aspire à monter dans l'échelle sociale. Tous deux aiment visiblement leurs enfants et leur apporteront la meilleure part d'eux-mêmes, mais tous deux vont également les détruire inconsciemment. À la guerre familiale qui les déchire et dont les enfants sont les victimes innocentes, à leurs propres aspirations et déceptions qui les consument sous les yeux de ceux qui les aiment, ces parents délétères ajoutent toute une série de maladresses et de principes d'éducation qui feraient pleurer n'importe quel psychologue. Le résultat, ce sont deux hommes au bord de la crise et une femme dont les cauchemars envahissent la vie. Le lecteur fait leur connaissance à l'âge adulte et remonte petit à petit aux origines de leur déséquilibre. Et on souffre avec eux.

Le deuxième héros de cette histoire, c'est le Sud (des Etats-Unis). Tom, en visite à New-York, se définit en tant que Sudiste, et au fil de la description passionnée qu'il nous fait de son "pays", on découvre tout ce qui fait naître cette passion. La Caroline du Sud, comme si vous y étiez, ou plutôt, comme si vous retrouviez une vieille amie. C'est un aspect qui parlera probablement plus aux lecteurs américains, mais le récit nous permet, à nous étrangers, de découvrir les préjugés à l'encontre des Sudistes tout autant qu'il nous apprend à vivre à leurs côtés. Le Sud, les marais, la pêche, la vie sur une île, tout ceci forme un décor presque surréaliste à une histoire tragique.

Si dans le film, la relation entre Tom et le docteur Lowenstein forme au moins la moitié de l'intrigue, dans le livre elle reste secondaire. Ce qui n'empêche pas quelques belles scènes avec elle, son fils ou son mari, celles où j'ai enfin appris à apprécier la force de Tom adulte. Par contre, dans le film, d'autres personnages secondaires ont été occultés, à savoir les grands-parents paternels ; c'était probablement nécessaire mais très dommage, car ils ajoutent une bonne dose de pittoresque à toute l'histoire et servent souvent de catalyse lors des crises familiales.

Voilà, tout ce que j'ai à dire c'est : lisez-le. C'est une belle histoire de famille, tragique et superbe à la fois, et quand vous aurez commencé vous ne pourrez pas décrocher. C'est aussi un superbe voyage en Caroline du Sud. Un petit coup de cœur qui m'a permis de terminer l'année 2011 en beauté.


Pour en savoir plus :
- la chronique de Frankie, absolument enthousiaste, et qui en raconte cette histoire bien mieux que moi
- la chronique de Nymeria, qui a trouvé le livre un peu long - c'est la chronique la plus négative sur laquelle je sois tombée !
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