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Premières lignes #13


Aujourd'hui, c'est le jour de notre rendez-vous "Premières lignes", créé par Ma Lecturothèque et découvert chez Bettie Rose. Le principe est simple : chaque dimanche, je prends un livre et je vous cite les premières lignes du récit. C'est généralement ce que je fais pour choisir un livre dans une librairie, et c'est un bon moyen pour vous donner un mini aperçu des romans qui m'ont marquée.

Cette semaine, je vous présente...

D'un éclat de météorite, on peut extraire quelques menus secrets concernant l'état originel de l'univers. D'un fragment d'os, on peut déduire la structure et l'aspect d'un animal préhistorique, d'un fossile végétal, l'ancienne présence d'une flore luxuriante dans une région à présent désertique. L'immémorial est pailleté de traces, infimes et têtues.
D'un lambeau de papyrus ou d'un morceau de poterie, on peut remonter vers une civilisation disparue depuis des millénaires. A partir de la racine d'un mot, on peut rayonner à travers une constellation de vocables et de sens. Les restes, les noyaux gardent toujours un infrangible grain de vigueur.
Dans tous les cas, l'imagination et l'intuition sont requises pour aider à dénouer les énigmes. 

"Magnus" est un roman que j'ai lu il y a bien trop longtemps et que je n'ai malheureusement jamais commenté. J'en garde le souvenir d'un récit plein d'émotion qui prend la forme d'une enquête dans le passé. Je devrais m'y replonger pour vous en parler à nouveau !

Le rapport de Brodeck, de Philippe Claudel


Ca faisait trop longtemps que je n'avais plus lu de roman francophone, alors j'ai plongé dans ma bibliothèque et j'en ai ressorti une perle...


Résumé :

Dans ce petit village perdu dans les montagnes près de la frontière, l'étranger posait problème, alors on l'a fait disparaître. Brodeck n'a pas participé à tout ça, mais parce qu'il a fait des études, parce qu'il sait écrire des rapports, le village exige de lui qu'il rédige celui qui va les disculper. Il doit enquêter, expliquer pourquoi. Alors il questionne, raconte ce village déchiré par la guerre, et remonte en même temps dans sa propre histoire, celle d'une vie bouleversée par la violence et la lâcheté des hommes.


Mon avis :

Philippe Claudel, c'est un de ces auteurs dont j'achète les romans les yeux fermés, sans rien en savoir. Il m'en reste plusieurs dans ma PAL, à propos desquels je ne sais rien, sinon que je vais me noyer dans une plume qui me fait du bien. Le rapport Brodeck m'attendait depuis longtemps, un titre familier à propos duquel je me suis fourvoyée : je croyais qu'il s'agissait de l'histoire de cet homme d'Europe de l'Est qui s'était volontairement fait enfermer puis avait réussi à s'échapper d'un camps de concentration pendant la deuxième guerre mondiale pour pouvoir rédiger un rapport sur l'horreur des camps et en informer les Alliés. Ce n'était pas ça, l'histoire, mais le sujet s'en rapproche.

Ça fait longtemps que je n'ai plus lu de roman en français et au format papier, alors ouvrir celui-ci m'a fait l'impression de revenir à des habitudes anciennes et pleines de nostalgie. Je n'ai pas consciemment cherché à ne plus lire de littérature francophone, mais quand j'y réfléchis, je me dis que j'ai peut-être inconsciemment fui ma langue maternelle parce que je sais qu'elle est capable de me retourner les tripes d'une façon bien plus efficace que l'anglais. A mesure que ma vie devient un peu plus compliquée, je choisis la lecture pour une détente, une fuite, pas une remise en question. Mais en faisant mon bilan des lectures de 2017, je me suis rendue compte que je délaissais une partie de ce que j'ai toujours aimé : ces récits où j'apprécie chacun des mots et des tournures de phrase, ces récits qui m'arrachent des larmes et me laissent secouée longtemps après avoir tourné la dernière page. Alors l'autre jour j'ai pris une grande respiration et j'ai ouvert le premier roman de Philippe Claudel qui m'est tombé sous la main, une valeur sûre.

Le rapport Brodeck, c'est un roman à plusieurs niveaux de lecture. C'est d'abord une intrigue qu'on peut apprécier entièrement au premier degré : l'histoire d'un village et d'un homme confrontés aux horreurs des guerres qui vont les obliger à découvrir jusqu'où un homme peut aller pour survivre, une exploration des profondeurs de la lâcheté et de la violence. L'intrigue est narrée à la façon d'un puzzle. Brodeck, en parallèle à son rapport, écrit une sorte de journal intime où il pourra dévoiler tout ce qu'il n'a pas le droit de raconter dans ce fameux rapport. Mais c'est un narrateur maladroit, comme il le reconnaît lui-même, alors il fait sans cesse des détours (dont on se rend compte rapidement qu'ils sont savamment maîtrisés par l'auteur), un souvenir en rappelle un autre, et c'est par petites touches successives et au départ sans lien apparent que la grande fresque se dévoile. Malgré les noms allemands et la galerie assez fournie de personnages, le lecteur ne risque pas trop de se perdre. Quand un nouveau souvenir dévoile un élément de l'histoire, souvent il dévoile aussi un aspect incongru ou pose une nouvelle question, et on n'obtiendra de réponse que plus tard. Le résultat c'est un récit qui ne laisse pas le temps de s'ennuyer, construit magistralement, raconté par une plume parfaite, et qui ne se termine que quand on a enfin tout compris. C'est affreux, cruel et plein d'émotion, mais c'est une histoire superbe aussi.

Au deuxième degré de compréhension, ce récit est aussi une fable. La preuve, c'est que les informations pratiques restent très floues : le lieu ni même le pays ne sont précisés, l'étranger autour duquel tourne toute cette histoire n'a pas de nom, même la guerre on ne sait pas de laquelle il s'agit, même si elle représente visiblement la deuxième guerre mondiale (les "camps" dont parle Brodeck sont des camps de concentration mais là aussi ce mot n'est jamais prononcé). Plus subtilement, Brodeck est accusé d'utiliser trop d'images, encore une indication que ce récit en est une.  Mais si c'est une fable, quelle en est la morale ?  Il y a certainement plusieurs interprétations possibles, dont certaines terriblement pessimistes sur l'espèce humaine, mais la mienne est la suivante : l'auteur a simplement voulu illustrer comment la guerre et la peur peuvent déshumaniser n'importe qui, de l'individu au groupe, et transformer les victimes en lâches ou en bourreaux. Presque tous les personnages ont commis les pires actes, souvent juste pour survivre. Et la plupart sont également prêts à tout faire pour l'oublier, signe que la conscience est toujours là, tellement exigeante qu'ils sont prêts à commettre de nouvelles horreurs pour ne pas avoir à affronter celles qu'ils ont déjà commises. Il fallait un récit fin comme de la dentelle pour nous faire découvrir cela et pour nous empêcher de retomber dans les jugements qui nous rassurent. Philippe Claudel réussit ce tour de force.

Je viens de terminer ma lecture et je dois dire que ce retour dans la littérature francophone fut pleinement réussi. Je suis émerveillée et secouée à la fois. Le rapport de Brodeck est un récit terrible dont, selon l'expression consacrée, on ne sort pas indemne.


Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre
- l'avis de Boom, qui d'habitude ne lit que de la littérature jeunesse, et celui de Mithrowen, qui en est resté.e KO.

Chanson douce, de Leïla Slimani


J'ai encore beaucoup de chroniques en retard à publier, alors voici l'une de mes découvertes du début de l'année, un roman dérangeant qui fait beaucoup réfléchir...


Résumé :

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame.


Mon avis :

Ca fait trèèèès longtemps que j'ai lu ce livre ; je l'avais reçu comme cadeau il y a probablement deux ou trois ans, mais entre-temps j'ai un peu laissé tomber la "littérature blanche" et il s'était enfoncé dans les profondeurs de ma PAL. Je ne l'en ai sorti qu'à l'occasion du Book Club de mars 2017 sur Livraddict, voici donc une chronique qui m'aura pris sept mois à publier. Heureusement que c'est patient un livre !


Comme souvent, j'ai ouvert le roman en refusant de lire la quatrième de couverture pour ne rien en savoir et dès le départ j'ai été décontenancée. L'histoire commence par la fin : un drame, parmi les pires que l'on puisse imaginer, vient d'avoir lieu. Personne ne s'y attendait, surtout pas les premiers concernés. L'histoire reprend ensuite au début, pour tenter de déterminer comment on a pu en arriver là. 

C'est une "chanson douce" qui est en fait très dure. Le malaise s'installe petit à petit, et le lecteur qui sait comment tout ceci va finir se rend vite compte que quelque chose cloche sans nécessairement pouvoir mettre le doigt dessus. Où est l'erreur, où est-ce que ça a commencé à déraper ? Est-ce la faute d'une mère, femme moderne poussée à tout concilier et dont la vie prend la forme d'un combat permanent qu'elle ne gagnera jamais ? Est-le la faute d'un père qui visiblement ne prend aucune responsabilité en ce qui concerne les enfants ? Est-ce la faute d'un milieu ultra-culpabilisant, notamment des grands/beaux-parents qui imposent à la mère les attentes d'une autre génération ?  Est-ce la faute d'une société où deux mondes se font face, emménagent littéralement ensemble, jusqu'au moment où les inégalités explosent ? 

Plus l'histoire progressent, plus bourreau et victime se mélangent. On a juste deux femmes qui finissent par devenir chacune le reflet de tout ce qui manque chez l'autre : l'une a la richesse, la famille, l'équilibre ; l'autre a l'organisation, le temps, le don de s'épanouir dans le soin aux enfants. Leur collaboration avait l'air parfaite, mais les fissures sont trop profondes, l'injustice de leurs situations respectives trop importante. La folie joue son rôle aussi, celle qui pousse à passer à l'acte démesuré, sans prévenir... ou presque. Il y a donc deux questions que je me suis posée en cours de route : la responsabilité de cet acte horrible vient-elle d'un seul côté ? Et aurait-il été possible de prévoir et de prévenir ? Je n'ai de réponse à aucune des deux questions, et pour cette raison j'ai terminé ma lecture avec la chair de poule.

En résumé, c'est un roman prenant, bien écrit, qui fait réfléchir et met très mal à l'aise. Je le déconseillerais peut-être aux mères de famille sensibles, car il raconte avec un réalisme désarmant ce qui est probablement leur pire cauchemar. Mais je pense qu'il touchera particulièrement tous ceux qui aiment les drames et les situations moralement compliquées narrées avec brio.


Pour en savoir plus :

La Trilogie New-Yorkaise, de Paul Auster


Aujourd'hui je vous présente un nouvel exemple de comment un éditeur peut gâcher une lecture...


Résumé : 

Comme son nom l'indique, ce livre rassemble trois histoires de New-Yorkais. Dans la première, après avoir reçu par erreur plusieurs appels destinés à un détective privé, un écrivain décide de jouer le jeu et de se faire passer pour le détective en question, jusqu'à se retrouver au cœur d'une histoire étrange où il doit protéger un fils contre son père tout juste sorti de prison. Dans la deuxième, un détective privé est chargé de surveiller un écrivain, sans en connaître les raisons ni savoir quand cette mission prendra fin. Dans la troisième, un journaliste est appelé par l'épouse d'un ami d'enfance, écrivain qui a disparu mystérieusement, ce qui l'entraîne à reconstituer la vie de cet homme talentueux mais très secret.
 

Mon avis :

Voici encore un livre que j'ai acheté en version audio lors d'une promotion sur Audible. Je connaissais le titre (en fait, je possédais même le livre en version papier, mais je ne l'avais jamais lu) ; je savais qu'il s'agissait de l'une des œuvres les plus connues d'un des auteurs américains contemporains les plus célébrés, et j'étais très curieuse de le découvrir. De plus, le livre était présenté un peu partout comme un roman palpitant ; le résumé éditeur allèche le lecteur avec "c'est qu'il suffit de s'embarquer dans la première phrase d'un de ces trois romans pour être emporté dans les péripéties de l'action et étourdi jusqu'au vertige par les tribulations des personnages" et parle aussi de "thriller".  Quand j'ai dû choisir une lecture que j'espérais prenante et divertissante tout en étant aussi très intéressante d'un point de vue littéraire, je me suis dit que c'était une valeur sûre.

Eh bien, ça m'apprendra à croire toujours un peu aux quatrième de couverture. Celle-ci est encore un nouveau mensonge éhonté. "Les péripéties de l'action", mon oeil ! Celui qui est à la recherche d'un thriller étourdissant en restera pour ses frais. Les trois histoires ne sont pas des histoires d'action ; même si le début de chacune peut donner cette impression d'aventure, en réalité ce sont des intrigues essentiellement introspectives et particulièrement lentes que je pourrais vous résumer en trois phrases. Ce qui est vendu comme un polar est en fait un roman post-moderne. Comme ce n'était pas du tout ce que j'avais envie de lire au moment où j'ai pris ce livre, je me suis affreusement ennuyée, au point d'être plusieurs fois sur le point d'abandonner. Je n'avais vraiment pas envie de me fatiguer les méninges à apprécier la complexité d'intrigues imbriquées et de personnages à la vie intérieure particulièrement riche. Et voilà comment un éditeur gâche le plaisir de ses lecteurs. 

C'est d'autant plus dommage que c'est pourtant une trilogie extrêmement riche à beaucoup de niveaux. Je n'ai finalement pas abandonné ma lecture parce que je me suis dit que si je restais sur cette impression d'ennui, je ne reprendrais jamais ce livre, et que je savais que j'y perdrais beaucoup. D'abord, le style est superbe. Je l'ai écouté en anglais et le choix très précis des mots, couplé au talent du lecteur de la version audio, permet de vraiment s'impliquer dans les pensées des personnages, ce qui constitue toute la richesse de ce livre. A chaque fois, l'intrigue est construite de façon assez similaire : le héros se retrouve sans le vouloir dans une situation très mystérieuse qui l'entraîne dans les méandres d'une réflexion tellement poussée qu'il en perd tout sens de la réalité. Il y a quelque chose de frustrant dans le fait qu'aucun des héros successif ne choisisse la voie la plus logique, même si bien sûr ça retirerait tout intérêt à ces trois histoires. Le cœur de ces intrigues est là, justement : à chaque fois, les héros se perdent dans une situation qui n'a pas de sens, alors que la porte de sortie est à portée de main. L'auteur nous raconte la logique qui mène ses personnages vers la folie. 

Il y a aussi des aspects de la narration très intéressants qui pourraient faire l'objet d'une analyse poussée. C'est par exemple assez évident en ce qui concerne la notion d'identité : dans chaque histoire, l'identité du héros est en question d'une façon ou d'une autre. Dans la première, le héros se fait passer pour un détective du nom de Paul Auster (le nom de l'auteur, donc), et rencontre plus tard un "vrai" Paul Auster qui est écrivain et ressemble à s'y méprendre à l'auteur lui-même. Dans la deuxième histoire (dont tous les personnages ont des noms de couleurs), le héros finit par se confondre avec l'homme qu'il est sensé surveiller, au point que plusieurs interprétations possibles s'ouvrent au lecteur (schizophrénie ?). Dans la troisième, le héros prend la place de son ami disparu, à tous les niveaux, et après avoir lu les deux premières histoires, on est en droit de se poser la même question : s'agit-il de la même personne ? 

Une autre question récurrente et la place de l'auteur dans son roman. Non seulement il se met directement en scène dans la première histoire, mais dans chacune d'entre elles, le héros ou les autres personnages principaux (ou les deux) sont des écrivains, comme lui. Ça donne d'ailleurs un petit côté nombriliste à ces histoires, un aspect qui m'énerve facilement en littérature contemporaine. D'autre part, il y a une certaine confusion concernant la position du narrateur. Par exemple, dans la première histoire, il semble se positionner comme un narrateur externe attaché au héros et omniscient, puis il s'avère qu'il a lui-même une identité distincte et qu'il reconstruit l'histoire à partir de documents, mais il se contredit en racontant également des rêves dont le héros lui-même ne se souvient pas. Dans la seconde histoire, j'ai également remarqué l'utilisation de certaines tournures de phrases ambiguës que malheureusement je n'ai pas notées mais qui impliquaient une grande distance entre le narrateur et l'histoire elle-même, des choses comme "on pourrait avancer l'interprétation que...".  Plusieurs intrigues sont souvent imbriquées, car pour comprendre la position du héros il faut parfois se plonger dans la vie et la réflexion d'autres personnages (comme quand on découvre en détails le sujet de thèse du père du jeune homme que le héros de la première histoire est censé protéger - dans ce cas-là ça m'a quand même paru aller un peu trop loin). Et dans ces cas-là aussi on sent l'implication personnelle de l'auteur qui profite de cette occasion pour parler de ce qu'il connaît et apprécie. 

En résumé, voilà un roman très riche, des histoires et des techniques de narration qui méritent réflexion et analyse, une collection de trois histoires qui forment un tout cohérent et qui se parlent les unes aux autres. Son seul défaut c'est d'être vendu comme un polar, car si comme moi vous cherchez de l'aventure, vous ne pourrez qu'être déçu par ces textes extrêmement introspectifs. En ce qui me concerne, ce livre renferme à la fois tout ce que j'aime et tout ce que je déteste dans la littérature contemporaine : la créativité littéraire d'un côté, l'introspection continuelle de l'autre. Tous ceux qui aiment ce genre devraient absolument lire cette trilogie new-yorkaise ! 


Pour en savoir plus :

Les Disparus de Mapleton, de Tom Perrotta


Changeons un peu de registre pour un roman contemporain (avec une petite touche fantastique), un genre que j'explore de moins en moins souvent. J'ai lu ce roman un peu par hasard et j'ai découvert qu'il pose des questions intéressantes sur la psychologie d'un traumatisme...


Résumé :

Ils ont disparu brutalement, sans laisser de trace, comme un tour de magie. Personne ne sait ce qu'ils sont devenus, s'ils réapparaîtront un jour, pourquoi ils ont été choisis. Nora a perdu son époux et ses deux jeunes enfants, Jill sa meilleure amie, d'autres leurs parents, leurs voisins. Kevin et sa famille n'ont pas été directement touchés, mais le poids de cette disparition pèse sur les épaules de chacun et chacun y répond différemment : l'épouse de Kevin, Laurie, est entrée dans une secte de pénitents en abandonnant toute sa vie, son fils Tom a disparu à la suite d'un prédicateur qui prétend soulager la douleur des survivants, sa fille Jill a beaucoup changé.  La petite ville de Mapleton ne se remettra pas facilement de ces disparitions.


Mon avis :

Voici un livre qui sort un peu de mes lectures habituelles car je ne l'ai pas choisi : il s'agit d'un des livres que j'ai lus à voix haute et enregistrés pour une jeune femme malvoyante.  Elle lit rarement de la fiction et la grande majorité des textes qu'elle me demande d'enregistrer sont peu intéressants d'un point de vue littéraire, mais celui-ci est un roman qui a eu un certain succès, et je l'ai trouvé assez remarquable.

Tout d'abord, mettons les choses au point : ceci n'est pas un roman fantastique, même s'il démarre avec un événement tout à fait inexpliqué. La disparition brutale d'une partie de la population qui s'évapore comme par magie ne sera jamais comprise, et ce n'est pas le centre de l'intrigue. Ce dont ce roman parle, c'est de ce qu'il se passe ensuite : la facon dont tous ceux qui n'ont pas disparu vont faire face à ce monde qui a brutalement changé tout en restant le même. En fait le titre en anglais est plus approprié : "The leftovers", "ceux qui restent". La disparition collective qui donne lieu à toute l'intrigue n'est utilisée que comme un déclencheur, une hypothèse pour explorer les réactions possibles à une catastrophe aussi inattendue et inexpliquée. Ca m'a paru très clair dès la quatrième de couverture, mais en consultant la fiche du livre sur Bibliomania, je me rends compte que ce n'était pas le cas pour tout le monde et que ce point a donné lieu à des déceptions. 

Nous avons donc une hypothèse de départ : tout à coup, une petite proportion de la population humaine disparaît sans laisser de traces. Rien d'autre ne change, mais au fil des pages, on se rend compte que tout a changé. Il y a ceux qui ont perdu un proche ou plusieurs et qui doivent soudainement faire face à un deuil d'autant plus complexe qu'ils ignorent totalement ce qui a pu arriver à ceux qu'ils aiment, ou même s'ils sont susceptibles de revenir un jour. Dans le roman, c'est l'expérience de Nora, à qui son époux et ses deux jeunes enfants ont été enlevés. Comment aller de l'avant dans ces conditions ? 

Une autre chose qui a changé pour tout le monde, c'est le fait de basculer d'un univers où tout est (ou est susceptible d'être) expliqué, à un autre monde où une catastrophe incompréhensible vient de se produire. Ce n'est pas dit clairement mais cette énorme dose d'incertitude et d'impuissance est, à mon avis, à la base de tous les comportements étranges qui vont émerger suite à la disparition. Le seul concept susceptible d'expliquer ce qu'il s'est passé est l'événement biblique de l'Enlèvement, selon lequel les vrais croyants seront emportés au ciel pour attendre la fin du monde auprès de Dieu.  Logiquement, beaucoup vont donc se réfugier dans la religion. Mais ça n'explique pourtant pas tout, à commencer par le fait que ceux qui ont disparu ne sont pas nécessairement les plus méritants de la communauté, et ceux qui se raccrochent à cette explication se retrouvent dans une position doublement inconfortable : d'une part ils font partie des "mauvais", ceux qui ont été abandonnés sur terre, et d'autre part ils doivent s'attendre à la fin du monde pour bientôt.

Le résultat, c'est une myriade de comportements différents en réponse à ce traumatisme parmi les membres de la communauté, allant de ceux qui continuent à vivre leur vie, à ceux qui décident de ne plus faire que ce qui leur plaît, en passant par ceux qui décident de souffrir et faire souffrir le plus possible pour rappeler à tous que la fin du monde est proche. Le talent de l'auteur est d'arriver à ne pas rendre tout ceci caricatural : les sectes les plus extrêmes sont explorées de l'intérieur jusqu'à ce qu'on comprenne la démarche de ceux qui choisissent ce mode de vie. 

Mais le deuxième résultat, c'est un roman qui m'a profondément déprimée tant on découvre, en filigrane, la profonde noirceur de l'âme humaine. Un traumatisme et tout à coup, des familles se désagrègent, des mères abandonnent leurs enfant, des jeunes s'éloignent de tout sens moral, d'autres abandonnent complètement un avenir heureux à la recherche d'un sens élusif pour leur existence. Même ceux qui semblent garder les pieds plus ou moins sur terre se retrouvent dans une situation où ils laissent s'effondrer sans combattre leur vie et celle de ceux dont ils sont responsables.  Ce n'était peut-être pas la volonté de l'auteur, mais ce que j'ai vu à Mapleton, c'est tout une ville de gens qui se replient sur un triste égocentrisme en réponse à un choc. Comme si leur vie d'avant, tout ce soi-disant bonheur et cet amour familial, n'était qu'une façade toujours prête à s'effondrer pour laisser la place à l'égoïsme. Il n'y a pas de héros dans cette histoire, il n'y a que des nuances de lâcheté. 

Je termine sur une note dure, mais c'est aussi un compliment : sans fournir de clés trop évidentes, l'auteur a trouvé le moyen de me faire réagir, voire même de me choquer. Il reste dans la subtilité et joue avec le contraste entre la vie "normale" menée par Kevin et Jill, et les errements du reste de la famille. C'est un huis-clos où rien n'est dit sur la façon dont la disparition a changé le monde, mais où la loupe est mise sur la façon dont elle va changer une famille et une ville. C'est intimiste et d'autant plus triste à mon avis, mais je suis sensible à tout ce qui concerne les trahisons entre ceux qui s'aiment, ce qui fait que je n'ai pas pu pardonner à la plupart des personnages.

Voilà, au final c'est un roman en forme d'étude psychologique et sociologique basée sur une hypothèse un peu déroutante mais beaucoup plus riche qu'il n'y paraît. Le style de l'auteur n'est pas particulièrement remarquable et j'ignore s'il a fait exprès ou pas de rendre ses personnages si décevants à mes yeux, mais dans tous les cas il a un don pour explorer les errances d'âmes traumatisées. C'est un roman à propos du deuil aussi, abordé de façon assez subtile. Et il ne m'a certainement pas laissée indifférente.


Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre
- acheter ce livre sur Amazon

American Psycho, de Bret Easton Ellis


Ce roman a fait l'objet du Book Club d'avril sur Livraddict, qui a donné lieu à de longues discussions. Et c'est vrai qu'il y a beaucoup à en dire ! 


Résumé :

Patrick Bateman est l'exemple du golden boy américain des années 80 : riche par héritage, diplômé des meilleures universités, trader à Wall Street, abonné à un club de sport sélect, jongleur de femmes, amateur de drogues, spécialiste de la mode chic... et aussi sujet à des crises d'angoisses et des accès de violence sadique. 


Mon avis : 

Quand ce roman a été sélectionné pour le Book Club d'avril, j'étais ravie : c'est un roman très connu de la littérature américaine que j'avais l'intention de découvrir un jour, mais j'avais besoin d'un coup de pouce pour me plonger dans ce que je savais être un roman très violent (et je suis très sensible, alors je fais attention). J'ai donc pris la peine, pour une fois, de le commencer en avance, histoire de pouvoir faire des pauses en cours de lecture qui me laissent le temps de digérer toute cette hémoglobine que j'imaginais déjà avant d'ouvrir le livre...

J'ai bien fait, mais pas à cause du sang : à cause de l'ennui. Je ne m'attendais pas à ça, mais au bout de quelques dizaines de pages, je me demandais "qu'est-ce que c'est que ce truc ?", au bout d'un tiers du livre je me disais "mais y'en a marre ! faites qu'il se passe quelque chose !" et au bout de la moitié j'étais prête à abandonner. Le problème c'est que j'attendais un tueur en série qui me donnerait envie de vomir ; à la place j'ai eu droit à l'homme le plus arrogant, le plus superficiel, le plus égocentrique, le plus insensible mais aussi le plus vide de sens que j'aie jamais rencontré (et heureusement).  Ce qui serait supportable et même intéressant, si on ne se retrouvait pas de force dans sa tête qui n'est qu'un tourbillon de répétitions. Patrick Bateman retrouve ses amis dans un restaurant hors de prix, il décrit ce qu'il mange, ce que les autres convives portent et la déco (y-compris en citant toutes les marques), il répond à des questions sur les convenances vestimentaires, détaille les "hardbodies" (femmes avec un beau corps) qui passent, sort en boîte, cherche de la drogue, traite sa fiancée comme de la merde, taquine cruellement les SDFs qu'il croise, couche avec l'une ou l'autre femme, va au bureau, ne fait rien, va au sport, va se faire un masque facial, regarde son programme préféré à la télé, va rendre des cassettes vidéos, organise un nouveau souper dans un nouveau restaurant avec les mêmes amis, et recommence. Pas toujours dans le même ordre, pas toujours avec les mêmes convives, mais toujours, toujours la même chose. C'est long, long, long !!! 

Au bout d'un tiers du livre, à peu près, on entre dans le sordide qui va en s'accentuant... et bizarrement, c'est un soulagement. Certains passages sont de plus en plus décousus car Bateman a de gros épisodes psychotiques. Il y a aussi des passages étranges où il donne pendant plusieurs pages (et sur un ton très clair, très journalistique qui contraste avec le reste) son analyse musicale sur un chanteur ou un groupe. Mais le reste, sa vie de tous les jours, est toujours là, dans ses moindres détails, des pages et des pages du vide qu'est son existence... Vers le milieu du livre, j'ai sérieusement songé à abandonner. Il y avait quelque chose de très intéressant à montrer la fatuité d'une existence qui pourtant a absolument tout pour le bonheur : Patrick Bateman est riche, sans souci, il a une occupation, beaucoup d'amis, il est beau et il est même aimé. Mais il est tellement vide qu'il en donne le vertige, et quelque part il le sait, il est d'ailleurs toujours au bord du gouffre, c'est peut-être pour ça qu'il tue. Il m'a fait penser à Di Caprio dans Le Loup de Wall Street, la passion en moins. Mais du coup, oui, c'est du déjà vu... Et j'avais surtout envie de hurler "c'est bon, j'ai compris le message, on passe à autre chose ?".

Quelque part vers le troisième tiers du roman, pourtant, quelque chose s'est passé. Je crois que c'est le moment où j'ai compris que j'étais hypnotisée par toutes ces répétitions, tous ces détails. A force, l'auteur, qui mine de rien maitrise sa plume d'une façon incroyable, nous oblige à entrer dans la tête du monstre, à être presque aussi blasés que lui par ces rares moments de passion où il se permet une violence inouïe. Ce n'est pas un roman d'horreur, tout est raconté avec beaucoup de détachement. Et nous aussi on se détache. J'étais de plus en plus partagée entre l'attente impatiente de la violence et l'espoir qu'il se ferait prendre, enfin. C'est effrayant de se sentir manipulée à ce point !

Un autre aspect qui m'a encouragée à finir le livre, c'est le doute constant sur ce qui fait partie de la réalité et ce qui n'est que du fantasme dans la tête de Patrick Bateman. Au fur et à mesure, les doutes s'accumulent, les meurtres deviennent invraisemblables, certains amis affirment avoir vu un homme qu'il a assassiné, des corps disparaissent. Quand il avoue ses meurtres à son entourage, personne ne semble l'entendre. Il laisse des tonnes d'indices derrière lui, ne se soucie de rien, et pourtant n'est jamais inquiété. Au fur et à mesure, on se met à douter de tout ce qu'il dit : est-ce qu'il a vraiment commis tous ces meurtres et ces autres actes cruels et invraisemblables ?  Est-ce qu'il tue pour avoir un exutoire à ses psychoses, ou est-ce qu'il imagine ces meurtre pour avoir un échappatoire mental ?  Bien sûr on n'a pas de réponse ferme, mais les indices s'accumulent, dans un sens et dans l'autre, les interprétations aussi, et j'ai aimé me faire ma petite idée, comme dans une sorte de polar étrange.  Même le titre sème le doute : "psycho" pour "psychopathe" ou "psychotique" ?

En bref, c'est un roman absolument fascinant, mais aussi une de mes lectures les plus pénibles. Si j'ai persévéré, c'est parce que justement il y a beaucoup de questions en suspens, beaucoup d'éléments à interpréter, je ne vous en ai donné qu'un petit aperçu dans cette chronique. C'est le genre de livre qu'on est content d'avoir terminé mais qui reste longtemps en tête. C'est aussi le genre de livre à propos duquel il faut absolument se faire sa propre opinion, tout en étant prêt à faire un effort pour lui laisser sa chance. 


Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre
- acheter ce livre sur Amazon
- la discussion du Book Club

L'attentat, de Yasmina Khadra


J'ai beaucoup de chroniques de retard, et je peux déjà vous dire qu'il n'y a pas une seule déception parmi elles. Commençons par ce roman puissant qui nous parle d'un sujet d'actualité...


Résumé :

Le docteur Amine est un modèle d'intégration : Arabe issu d'une famille pauvre, il est devenu chirurgien réputé, a pris la nationalité israélienne et vit à Tel Aviv une existence heureuse avec son épouse, entouré d'amis juifs et arabes. Jusqu'au jour où un attentat dans un restaurant proche fait de nombreux morts et où on l'appelle pour identifier le corps de la kamikaze : il s'agit de son épouse. La vie d'Amine bascule, il n'y croit pas, ne se doutait de rien... et il vaut comprendre, à tout prix. 


Mon avis :

J'ai entendu parler de ce livre il y a déjà longtemps, c'est peut-être le plus connu des romans de Yasmina Khadra, que j'ai découvert avec sa longue nouvelle "La part du mort". Alors que je cherchais un roman du genre contemporain pour le challenge "Un genre par mois", j'ai vite pensé à celui-là : non seulement il est contemporain mais il aborde un thème carrément d'actualité, même s'il a été publié il y a déjà 11 ans. 

Ce thème, c'est celui de la haine entre Israéliens et Palestiniens. L'intrigue amorce un point de vue parfait, à la fois prenant, original, intriguant, et qui ouvre directement la possibilité de confronter les points de vue des deux factions. C'est exactement ce que j'espérais et sur ce point-là je n'ai pas été déçue : l'auteur nous oblige à passer d'un extrême à l'autre de façon surprenante. Au départ, on ne peut que partager l'horreur et l'incompréhension du narrateur face à l'attentat meurtrier. Comment une femme aimée et choyée, apparemment parfaitement intégrée dans la société qui l'a adoptée, a-t-elle pu sacrifier sa vie pour tuer des innocents ?  Avec le narrateur nous vivons l'horreur, l'apathie, la perte de repères, la vengeance d'un entourage qui le considère comme un complice. Puis l'enquête commence : il choisit de remonter vers ses racines et celles de son épouse pour retrouver ceux qui l'ont endoctrinée. Et petit à petit, il nous emmène vers un autre point de vue, d'autres victimes, une autre source de haine. Même s'il est difficile de prendre parti, même si la violence ne peut pas être excusée, ce roman permet de prendre conscience de la façon dont la haine amène la haine et de l'horrible cercle vicieux dans lequel vivent ces populations qui s'entre-déchirent. C'est une façon extraordinaire de donner une réalité aux actualités dont on entend beaucoup trop régulièrement parler. 

Mon problème avec ce livre, c'est qu'il s'agit d'un sujet hautement émotionnel qui est traité avec une froideur un peu déroutante. Le narrateur perd en quelques minutes tous ses repères, toutes ces certitudes, il souffre terriblement et ses décisions sont plus instinctives que logiques, ce que je peux comprendre, même si à certains moments son manque de clairvoyance m'a semblé surprenant. Ce qui m'a vraiment gênée, par contre, c'est que sa conduite émotionnelle et erratique s'accompagne d'une narration très précise, voire un peu froide dans ses descriptions. Il est confus dans ses réflexions et ses décisions, mais il est très clair dans ce qu'il nous raconte, il sait nous expliquer les réactions de son entourage, retracer l'histoire des personnages que l'on rencontre, et décrit tout ce qui lui arrive avec une précision surprenante pour quelqu'un qui est complètement perdu. Ce contraste m'a dérangée : il parle de son expérience terrible avec un détachement qui le rend beaucoup trop froid. 

Ceci dit, la relation avec le style narratif est quelque chose de très personnel ; il n'y a pas de doutes que c'est bien écrit (malgré quelques coquilles dans mon édition) et à nouveau Yasmina Khadra ne m'a pas déçue. Et puis le sujet et la façon dont il est abordé, le tour de magie que s'offre l'auteur en nous présentant deux points de vue irréconciliables, tout ça rend ce roman unique, un très bel effort d'humanisme. Il fallait beaucoup de cran pour s'attaquer à un sujet aussi sensible. Je recommande chaudement ce roman et je suis heureuse de l'avoir enfin découvert !


Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre
- l'avis de Frankie, qui l'a beaucoup aimé et en parle différemment de moi
- acheter ce livre sur Amazon



Les enchanteurs, de Romain Gary


Ce roman, c'est le Book Club de Livraddict qui m'a permis de le découvrir. Il a été choisi parce qu'il n'avait que peu de chroniques sur Bibliomania et qu'il méritait probablement d'être plus connu... Alors là, je dis oui !  Quelle surprise !


Résumé : 

"Le narrateur, Fosco Zaga, est un vieillard. Hors d'âge. Deux cents ans peut-être. Chargé d'amour, il ne peut pas mourir avant qu'un autre homme aime comme il a aimé, et prenne la relève. Tout a commencé en Russie, sous le règne de la Grande Catherine, où Giuseppe Zaga, le père, exerçait ses talents de magnétiseur, alchimiste, astrologue, et surtout guérisseur de la Grande Catherine. Sa jeune femme Teresina, moqueuse, espiègle, dont le naturel tranche dans cette tribu d'enchanteurs, est à peine plus âgée que Fosco. Et Fosco l'aime d'un amour infini qui l'oblige, deux siècles plus tard, à ressasser ses souvenirs, encore et toujours, pour empêcher Teresina de mourir réellement. Et elle ne meurt pas, comme si la plume de Fosco l'écrivain était parée de tout l'attirail d'illusionniste qu'il avait découvert, avec Teresina, dans un grenier magique de l'ancienne Russie."
(résumé de l'éditeur)


Mon avis :

Je crois que je suis en train de succomber pour la plume inimitable de Romain Gary.  "La vie devant soi" reste une de mes expériences de lecture les plus marquantes, un récit qui me fait battre le coeur rien que d'y penser, et c'est en grande partie grâce à la plume qui le porte, pourtant déguisée sous les traits d'un petit garçon peu éduqué.  J'imaginais que ce plaisir resterait unique, un petit moment de bonheur où l'auteur a touché juste, mais je me suis trompée : dans "Les enchanteurs", si l'intrigue m'a peu marquée, la plume m'a à nouveau chamboulée comme jamais.

Les enchanteurs, c'est l'histoire d'une famille qui vit pour une ambition très particulière : enchanter, c'est à dire amuser, impressionner, forcer l'évasion d'un public toujours changeant. Tous les talents sont permis : du jongleur au diseur d'avenir, du médecin-magicien à l'acteur comique, les Zaga ne vivent que pour leurs arts et pour leur public. L'ancêtre a fui Venise et a lancé sa carrière dans le froid de la Russie impériale, un endroit un peu inattendu pour répandre le rire et l'admiration. Les Zaga sont des passionnés autant que des troubadours et lorsque le père ramène une nouvelle épouse, il entraîne sa tribu dans les affres du bonheur et de la souffrance, en même temps que s'éveille le talent de son fils à l'amour et à la plume. Mais qu'importe : il faut toujours, sans relâche, continuer à enchanter...

Le récit est un peu long et les aventures nombreuses, mais il est aussi un peu décousu, fort étrange. Il y a un aspect fantastique dans cette histoire qui est très peu expliqué. Le narrateur raconte des évènements qui lui sont arrivés personnellement deux cents ans plus tôt et je m'attendais à ce qu'il poursuive l'histoire de sa vie, mais il n'ira pas plus loin que ce qu'il a vécu auprès de son père et de Teresina, comme si la suite n'avait plus d'importance. Pourquoi alors forcer l'anachronisme ?  Si j'ai beaucoup aimé la philosophie très originale de "l'enchanteur", je ne garde finalement pas beaucoup de souvenirs de l'intrigue en tant que telle.

Par contre, la plume, ah mon dieu... Romain Gary est un magicien des mots. Je n'ai jamais eu aussi souvent l'envie de noter quasiment un passage sur deux rien que pour me souvenir de ces phrases si belles, si bien tournées, qui résonnent si bien avec mes propres sentiments ou ma propre expérience. Rien n'est affecté, tout est juste, et tout est si joliment dit.  J'imagine que c'est un sentiment très subjectif, mais en ce qui me concerne, je ne connais pas d'autre auteur dont les mots me font tant briller les yeux. Comme c'est toujours difficile à expliquer, le mieux est de vous soumettre quelques exemples : 
Plaire, séduire, donner à croire, à espérer, émouvoir sans troubler, élever les âmes et les esprits, en un mot, enchanter, telle est la vocation de notre vieille tribu, mon petit... C'est pourquoi tant d'esprits chagrins qui ne discernent nulle part le moindre sens caché ni la moindre étincelle d'espoir, nous traitent de charlatans...
Les larmes, c'est encore plus difficile à fabriquer que la pierre philosophale. Ça vient et puis un jour, ça ne vient plus. Un jour, les larmes vous quittent. Elles ne se sentent pas bien chez vous, il n'y a plus la chaleur, le climat qu'il faut... Il se mit à rire. – Les larmes, c'est comme les oranges.
Je reçus un baiser sur la joue, je sentis un parfum qui fut ma première ivresse et le premier pressentiment de ce que j'allais demander à la vie.
Depuis, j'ai lu beaucoup d'histoires d'amour, car, bien qu'ayant quitté la Russie depuis fort longtemps, j'ai toujours autant horreur du froid et ne cesse jamais de chercher des sources de chaleur vers lesquelles je pourrais tendre les mains.
L'amour, tu sais, ce dont il a le plus besoin, c'est l'imagination. Il faut que chacun invente l'autre avec toute son imagination, avec toutes ses forces et qu'il ne cède pas un pouce du terrain à la réalité ; alors là, lorsque deux imaginations se rencontrent... Il n'y a rien de plus beau.
Tu t'arrangeras avec les souvenirs. Ils sont faits pour ça. Les souvenirs, c'est une chanson que l'on se chante quand on n'a plus de voix...

Même quand il parle de sexe (et il peut être assez cru), il arrive à le rendre poétique :
Or, il se trouvait que, pour mon bonheur, Annotchka était follement éprise de son lointain mari. Elle ne pensait qu'à lui, ne parlait que de lui et atteignait même en l'évoquant à un degré d'intensité et de chaleur qui prêtait à son visage un peu de cette douceur intérieure sur le point de s'accomplir et qui laisse deviner la montée profuse et intime de gouttes de rosée.

Voilà, vous l'aurez compris : je n'ai pas été séduite par le contenu mais j'ai été totalement conquise par le contenant. Je pense que Romain Gary est en passe de devenir mon auteur préféré et je suis tellement, tellement heureuse de n'avoir encore quasiment rien lu de lui !  Beaucoup de bonheur à venir...


Pour en savoir plus :

L'analphabète qui savait compter, de Jonas Jonasson


Et voici un autre goal pour la Coupe du Monde des Livres (j'ai bon espoir que ce ne sera pas le dernier) : un roman dont j'attendais beaucoup après avoir adoré son grand-frère !


Résumé :

Née à Soweto pendant l’apartheid, Nombeko Mayeki commence à travailler à cinq ans, devient orpheline à dix et est renversée par une voiture à quinze. Tout semble la vouer à mener une existence de dur labeur et à mourir dans l’indifférence générale. Mais Nombeko est un petit génie qui s'initie en un temps record aux calculs les plus compliqués, acquiert les connaissances d'un ingénieur atomique et s'intéresse à la politique internationale. Et c'est comme ça qu'un jour, elle se retrouve en Suède avec une bombe atomique clandestine sur les bras.


Mon avis :

J'ai acheté ce roman (sur internet) directement après avoir terminé "Le vieil homme qui ne voulait pas fêter son anniversaire (et se fit la malle)" du même auteur, dont j'avais adoré l'humour absurde et le côté "Forrest Gump" de l'intrigue. Ce nouveau roman avait l'air d'être tout à fait semblable : il partageait le même titre compliqué (et très librement traduit en anglais), la couverture divisée en cases et le résumé absurde. Je m'attendais donc à un autre moment de plaisir intense et de sourires nombreux...

Première déception : les deux livres, du même éditeur, tous deux en "poche" (soft cover), aux couvertures qui s'accordent... ont quelques centimètres de différence. Grmph. Ca a l'air d'un détail mais les bibliophiles me comprendront : c'est d'un frustrant innommable ! Mes romans sont classés par taille dans ma bibliothèque et soit je mets les deux frères sur deux étagères différentes, soit j'en ai un qui passe la tête par-dessus celle de ses voisins. Merci monsieur l'éditeur !

Deuxième déception : ce roman est loin de m'avoir autant emballée que le précédent. L'humour est du même genre mais pas du tout aussi comique. L'intrigue est tout aussi rocambolesque, mais moins mouvementée, moins dispersée dans l'espace (on se limite ici à l'Afrique du Sud et la Suède), elle contient moins d'action et au contraire plus de moments de status quo un peu ennuyeux. Quant aux personnages, Mombeko est très attachante mais il y avait un côté vraiment inimitable chez Allan Karlsson, ce petit vieux en charentaises prêt à parcourir le monde... Et si les personnages secondaires sont tous très particuliers, comme dans l'autre roman, ils sont un peu plus difficiles à cerner, je trouve. Holger 1 notamment semble à la fois idiot et raisonnable dans sa façon de se comporter, tandis qu'Holger 2, pourtant intelligent, gaspille plus de vingt ans avant de faire face au problème le plus important de sa vie. Enfin, ce roman-ci tourne beaucoup plus autour de la Suède, avec de nombreuses références à son histoire politique qui doivent probablement faire rire le lectorat suédois mais que les lecteurs étrangers auront du mal à apprécier.

Bref, je n'ai pas été séduite par ce roman. Il souffre bien entendu de la comparaison avec son grand frère, mais si je n'avais pas lu "Le vieil homme qui ne voulait pas fêter son anniversaire", je me serais quand même un peu ennuyée en lisant celui-ci. Ceci dit je continue à apprécier l'humour de Jonas Jonasson et je suivrai son actualité en espérant qu'il arrive à recréer l'ambiance extraordinaire de son premier roman !


Pour en savoir plus :
- l'avis de nanajoa, qui partage ma déception, celui de Mithrowen, qui recommande ce livre comme une lecture-détente qui fait rire, et celui de Dolphyone, qui elle l'a trouvé beaucoup mieux que le premier roman de l'auteur.
- acheter ce livre sur Amazon (en français)


Quatrième but à la Coupe du Monde des Livres ! I'm ze best :)

Léviathan, de Paul Auster


Ce roman n'est pas du tout ce à quoi je m'attendais, mais j'aime les surprises, et celle-là je vous la recommande !

Résumé :

Lorsque Peter lit dans les journaux le récit d'un homme qui s'est fait exploser par accident en construisant une bombe au bord d'une route, il sait immédiatement qu'il s'agit de son ami l'écrivain Benjamin Sachs. Comment cet homme complexe, talentueux, extraverti et sympathique a-t-il pu devenir un poseur de bombes?


Mon avis :

J'ai entamé ce livre dans le cadre du challenge "un genre par mois" d'Iluze, et le mois de mai était le mois du roman policier. La fiche de ce livre sur Bibliomania indiquait qu'il s'agissait d'un polar, mais je me suis vite rendue compte que ce n'était pas du tout l'étiquette appropriée. Il y a bien une mort brutale, mais il ne s'agit pas d'un meurtre ; dès les premières pages on apprend qu'il s'agit d'un accident et on connaît le nom de la victime. Et si le roman tourne bien autour d'un mystère, il est plutôt biographique que policier : comment un homme normal, un écrivain talentueux, heureux et apparemment équilibré, devient-il un poseur de bombes ?

Le livre se construit autour d'une mise en scène : Peter Aaron, le narrateur, a reçu la visite d'agents du FBI qui ont retrouvé son numéro de téléphone dans le portefeuille de l'homme qui a explosé. Peter sait qui est la victime et ne veut pas que que l'histoire de son ami soit limitée aux derniers actes de sa vie, a priori barbares et incompréhensibles. Il entreprend donc d'écrire son histoire depuis le jour où il a rencontré cet homme joyeux, talentueux et complexe qu'est Benjamin Sachs, jusqu'au moment où Benjamin Sachs a basculé dans une autre logique. 

Il m'est difficile d'expliquer pourquoi ce roman est si passionnant. Paul Auster a une plume très belle mais très réaliste, qui réussit à décrire des personnages complexes sans se retrancher derrière des formules poétiques. La narration oppose en fait les deux personnages principaux, tous deux à la recherche du bonheur : Peter, conformiste, influençable, hésitant, bien décidé à bien faire et à s'adapter à la société dans laquelle il vit, quitte à s'éloigner de sa propre nature ; et Ben, extroverti mais introspectif, impulsif, indépendant, de plus en plus malheureux de voir le monde dans lequel il vit l'éloigner de ses principes moraux. Ben est tout simplement fascinant, mais Peter nous offre un point de vue contrasté plein d'empathie qui nous permet de donner du sens aux actes de Ben. 

Chaque étape dans la vie de Ben est une véritable expérience humaine, à la fois réaliste et un peu magique, l'expérience d'un homme tout juste à la limite de l'ordinaire qui attire les êtres de même dimension. Les personnages secondaires sont donc tout aussi riches, nuancés et extraordinaires que le héros ; ils représentent autant de façon différentes de faire face à la société américaine de l'ère Reagan, ce mélange de liberté débridée et de règles morales hyper-contraignantes. Ils font tous face à ce Leviathan, le monstre biblique ou plutôt le souverain absolu de Thomas Hobbes. Benjamin Sachs ne représente finalement que la partie de cette société qui ne peut pas accepter un contrat social trop opposé à ses valeurs et qui tente, sans espoir, de combattre le monstre en détruisant physiquement son image.

Je suis loin de rendre justice à ce roman très nuancé mais je vais m'arrêter là. J'ai raté ma tentative de découvrir un nouveau roman policier mais je n'ai aucune raison de le regretter !

Pour en savoir plus :
- l'avis de Mr K, très proche du mien sur le fond mais qui l'exprime un peu différemment ; 

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, de Jonas Jonasson


Le week-end passé, j'avais quatre avions à prendre et quelques heures entre eux. J'ai bien préparé ma valise, mais comme il se doit j'ai oublié une chose : mon livre en cours de lecture (et ma liseuse). J'ai donc dû me débrouiller avec la minuscule offre en anglais de la petite librairie de l'aéroport et j'ai choisi le seul livre qui me paraissait un peu amusant. Je pensais n'en avoir jamais entendu parler, mais en réalité, j'ai juste été trompée par la traduction du titre : en anglais, il veut dire "Le centenaire qui sortit par la fenêtre et disparut" - assez loin du titre français "Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire (et se fit la malle)", il faut bien l'avouer. Le résultat, c'est que j'ai pu découvrir sans aucun a priori ce roman dont j'avais entendu tant de bien sur la blogosphère !


Résumé :

Allan Karlsson est sur le point de fêter son centième anniversaire en compagnie de toute la maison de retraite où il vit, du maire et de journalistes, mais il n'en a tout simplement pas envie. Alors il se glisse par la fenêtre et s'enfuit en charentaises. Au fil de sa fugue, il se fait de nouveaux amis et se retrouve poursuivi à la fois par la police et par un groupe de bikers mafieux, mais ce n'est pas suffisant pour effrayer un homme qui, en cent ans, a vécu les aventures les plus incroyables ! 


Mon avis : 

Je peux vous le dire tout de suite : ce roman est l'un de plus divertissants que j'aie lus depuis longtemps. Et je crois que ce qui fait son succès, c'est avant tout le personnage principal, Allan. Lui et moi étions bien partis pour nous entendre : j'ai une faiblesse pour les personnages sans chichis, logiques jusqu'à l'extrême, fatalistes sans être défaitistes, des personnages "à la Paasilinna" (merci à Frankie pour m'avoir permis de faire le lien !).  Ca doit être un truc nordique, j'ai bien choisi mon pays d'adoption !

Allan, au début, on l'imagine en petit vieux tranquille dans une maison de retraite, très classique, sauf bien sûr qu'il a atteint un âge assez rare. Et ça rend d'autant plus surprenante sa petite fugue : qu'est-ce qui lui prend, tout à coup, de promener au hasard ses rhumatismes et ses charentaises ? Mais ensuite, on commence à découvrir simultanément l'histoire de sa jeunesse et tout s'explique : Allan a vécu tant d'aventures dans sa longue vie qu'on l'imagine mal la terminer dans une maison de retraite où on lui interdit de boire de la vodka !

Lorsque j'ai commenté "La cuisinière d'Himmler", en février, je m'étais plainte de ce roman qui se veut réaliste se permet de placer son héroïne auprès d'un nombre incroyable de personnages historiques. C'est aussi le cas de celui-ci, mais ici, le ton est tout différent : il y a aussi une forme de réalisme, car les actions d'Allan sont toujours raisonnables - selon le mode de raisonnement de cet homme qui ne s'inquiète de rien d'autre que de ses envies immédiates. Mais c'est aussi et avant tout une grosse blague, une histoire à la Looney Tunes : Allan n'est jamais effrayé, rarement triste, il se sort de tout sans la moindre égratignure et fait preuve d'un culot monstre. Le résultat, c'est que son histoire ressemble plus à un récit d'aventures qu'à une véritable biographie, et le lecteur s'amuse d'un bout à l'autre.  Le but est très clairement de faire sourire en mettant Allan dans des situations de plus en plus incroyables, et le but est atteint à cent pourcents ! 

Le style est un peu particulier, avec un minimum de dialogues directs ; l'auteur préfère résumer les conversations en exposant les points de vue de chacun et en nous épargnant les salamalecs de la politesse, et c'est un ressort comique de plus. L'intrigue est pleine de rythme, sans le moindre temps mort ou (à mon avis) la moindre longueur, malgré les 400 à 500 pages suivant les éditions. Quant aux personnages, Allan, que j'ai tout simplement adoré, est entouré d'amis du même calibre : des gens qui vivent dans l'instant présent sans s'inquiéter de ce que la logique ou la normalité exigent, ce qui en fait des complices très différents les uns des autres mais tous très efficaces. 

Voilà donc un roman que je recommande chaudement pour un chouette moment de détente et de plaisir ; je l'ai terminé avant la fin du week-end, il est savoureux, bien écrit et très prenant. Faites-vous plaisir et accompagnez sans hésiter le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire !

Et pour laisser le mot de la fin à Allan :
“Never try to out drink a Swede, unless you happen to be a Finn or at least a Russian.”

Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre, avec une kyrielle d'avis 
- une série de passages sur Goodreads (la plupart en anglais) qui vous donneront envie de lire le roman
- l'avis de Frankie et celui de Maghily, assez proches du mien.

Au revoir là-haut, de Pierre Lemaître


Aujourd'hui je vous parle d'un livre qui est à la fois historique et d'actualité, et que je vous recommande chaudement !


Résumé :

Dans les tranchées, à la fin de la première guerre mondiale, trois hommes se côtoient. Il y a un officier et deux soldats ; un salaud, un gentil et un artiste ; un noble, un fils de riche et un homme du peuple ; un homme qui a profité de la guerre pour avancer socialement et deux qui ont tout perdu. Mais après la démobilisation, les trois hommes ont la même idée : profiter des opportunités de l'après-guerre pour devenir riches, enfin.


Mon avis :

Je lis de plus en plus souvent de blogueurs qui disent se méfier des romans primés. Ils n'expliquent pas pourquoi, et je n'arrive pas à imaginer d'autres raisons qu'une envie de se démarquer des "lecteurs-moutons" qui ne lisent que les romans recommandés par des jurys de professionnels. Personnellement je n'ai pas ce genre de problème ; je ne cours pas après les Goncourts et autres primés, je suis bien consciente que beaucoup de choses sont en jeu en-dehors de la qualité elle-même, mais je me dis aussi qu'un roman choisi par un jury de spécialistes a plus de chances qu'un autre d'avoir quelques aspects intéressants.

Bref, tout ça pour dire que "Au revoir là-haut" a attiré mon attention d'abord par le Goncourt qu'il a reçu récemment, d'autant plus que son auteur était connu jusque là pour ses polars ; ce n'est pas d'habitude un genre particulièrement bien vu par les élites littéraires. En plus de ça, j'ai décidé en février de lire cette année plusieurs livres sur la première guerre mondiale dont on fête l'anniversaire. Mais ce qui m'a donné vraiment envie de le lire, c'est une interview de Pierre Lemaître à la radio ("La Première", radio publique belge). Sa façon de parler de son livre m'a tout de suite séduite : il avait la voix et l'enthousiasme d'un petit enfant qui vient de construire un lego particulièrement astucieux. La conversation n'a pas porté sur les profondeurs intellectuelles du roman, comme c'est souvent le cas, mais sur le plaisir qu'il avait pris à l'écrire et le plaisir qu'il espérait offrir aux lecteurs. C'était rafraîchissant et très tentant !

Mais je suis ici pour vous parler du livre, moi aussi. Alors commençons par l'unique point négatif que je lui ai trouvé : la quatrième de couverture. D'où ça vient, ces résumés qui racontent la moitié de l'histoire ? Qui a eu l'idée saugrenue que le lecteur potentiel serait plus intéressé par la deuxième partie du livre que par la première ? Il est vrai qu'il est difficile de parler des premières dizaines de pages sans gâcher le suspense qu'on y trouve, mais à la place, on fait entrevoir au lecteur une aventure dont il devra attendre la moitié du livre pour voir le début. Très, très mauvaise idée, je trouve !

Et voilà tout ce que j'avais à dire de négatif sur ce livre. Tout le reste, j'ai tout aimé. L'intrigue, construite de façon à retenir le lecteur d'un suspense à un autre jusqu'à atteindre un moment où on retient son souffle, où on sait que les choses ne peuvent plus que mal tourner et où on est à la fois impatient et effrayé de tourner chaque page. Les personnages, présentés avec beaucoup de profondeur et autant de réalisme, y-compris les personnages secondaires (Merlin en particulier est extraordinaire !). Un fond d'analyse sociologique et morale, sur cette époque difficile de l'après-guerre quand les soldats reviennent du front et se retrouvent sans emploi, souvent mutilés et abandonnés par la patrie qu'ils ont servie. Et puis il y a le style, que j'ai tout simplement adoré : à la fois naturel, enjoué, agréable et pourtant plein de ces petites formules qui me donnent envie de m'exclamer "ah oui, bien trouvé !"... J'aurais dû les noter pour vous donner une idée.

Voilà ce qu'il faut en retenir : un roman à la fois très accessible et très bien écrit, sans compromettre une intrigue vraiment réussie et placée à une époque qui n'a pas souvent la faveur des écrivains. Même pour ceux qui ne sont d'habitude pas amateurs de romans contemporains ou du Goncourt, je vous dis : foncez ! Vous ne serez pas déçus !  

Et c'est le premier roman de mon challenge "Une année en 14" !


Pour en savoir plus :
- la chronique de Maghily, qui en dit un peu plus sur l'intrigue mais pour qui ce livre est une "bombe" (belle métaphore pour une histoire qui commence au front !) ; celle de Mr K, tout aussi enthousiaste ("Ce livre est une merveille, une gigantesque claque que l'on se prend en pleine face") ; et pour un peu de variété, celle de Reveline, qui a trouvé le style plat et aurait voulu un plus grand approfondissement psychologique.  


Une place à prendre, de J. K. Rowling


Pour cette chronique-là, je sais que j'arrive longtemps après tout le monde... Mais mieux vaut tard que jamais ! 


Résumé :

"Bienvenue à Pagford, petite bourgade anglaise paisible et charmante : ses maisons cossues, son ancienne abbaye, sa place de marché pittoresque… et son lourd fardeau de secrets. Car derrière cette façade idyllique, Pagford est en proie aux tourmentes les plus violentes, et les conflits font rage sur tous les fronts, à la faveur de la mort soudaine de son plus éminent notable.

Entre nantis et pauvres, enfants et parents, maris et femmes, ce sont des années de rancunes, de rancœurs, de haines et de mensonges, jusqu’alors soigneusement dissimulés, qui vont éclater au grand jour et, à l’occasion d’une élection municipale en apparence anodine, faire basculer Pagford dans la tragédie."
(quatrième de couverture)


Mon avis :

Il y a des bouquins comme ça qui vous attendent pendant des lustres. Celui-là, je l'ai reçu à sa sortie, quand on a fait tout ce tintouin avec "le tout nouveau roman de l'auteur d'Harry Potter"... Quelle affaire c'était ! Alors comme tout le monde j'étais très curieuse et j'ai rapidement commencé le livre, mais au bout d'un moment j'ai dû arrêter pour une raison indépendante de ma volonté (je ne me souviens plus quoi, mais ça devait être pressant), et quand j'ai voulu reprendre, je me suis rendue compte que je devrais recommencer au début car je ne me souvenais plus suffisamment des personnages. Et puis ensuite j'ai traîné les pieds ; était-ce la couverture moche ?  Etait-ce le poids de ce livre (850 grammes, je l'ai pesé), qui le rend difficile à lire si on a des muscles en spaghettis comme les miens ?  Il y avait toujours un autre livre à lire, un ebook qui m'attendait sur ma Kindle (seulement 170 grammes, elle)... Alors finalement je ne m'y suis remise que quand le Book Club de Livraddict m'y a fortement encouragée.

En fait, ce genre de romans, il faut tout simplement s'y plonger sérieusement, avec méthode et persévérance. Pas que ce soit difficile à lire, bien au contraire ; même au travers du filtre de la traduction, le style est fluide et naturel, les pages se tournent sans qu'on s'en rende compte. Mais l'intrigue est longue à se mettre en place ; il ne faut pas s'attendre à être emporté dès les premières pages. Il faut faire la connaissance de tous les personnages, les découvrir dans leur intimité et découvrir petit à petit leurs secrets avant d'enfin atteindre le point de non-retour, celui auquel on est sûr de terminer le livre sans délais.

Ce roman, c'est presque un huis-clos, une sorte de pièce de théâtre. Tout repose sur les acteurs. La galerie de personnages est d'ailleurs assez imposante ; je n'ai eu aucun mal à les situer les uns par rapport aux autres, mais je sais que ça a été un problème pour d'autres lecteurs. L'auteur prend délibérément le temps de les présenter sous tous les angles, de tisser petit à petit une toile d'araignée entre leurs histoires qui ne cessent de s'entrecroiser. C'est là qu'on retrouve tout le talent de l'auteur d'Harry Potter : elle arrive à créer des personnages touchants et réalistes, aussi crédibles quelle que soit leur génération (ce talent pour donner vie aussi bien à des adolescents qu'à des adultes de tous âges !). En réalité, quand on les découvre, certains ont presque l'air de caricatures ; mais plus on les côtoie, plus ils prennent de la consistance et du réalisme. C'est très réussi, mais il faut bien dire que c'est lent ; il me semble que la même atmosphère aurait pu être créée en utilisant moins de pages, en supprimant peut-être quelques passages qui ne servent qu'à nous les rendre encore plus familiers. Mais c'est peut-être mes crampes aux bras qui m'influencent...

C'est à partir de la seconde moitié du livre que les choses s'accélèrent (le dernier tiers, peut-être). Petit à petit, on se rend compte que ces familles dans l'intimité desquelles on a plongé sont en réalité des châteaux de cartes maintenus debout par l'équilibre fragile que leur apportait un homme - celui qui est mort dans les premières pages. Et petit à petit, tout s'écroule, lentement d'abord, puis de plus en plus vite. Des actions individuelles auront des résultats inattendus qui eux-mêmes aboutiront à des changements importants... Et tout ça ne peut se terminer qu'en catastrophe. 

En résumé, ce roman n'a rien à voir avec Harry Potter à part peut-être la qualité des personnages et de l'intrigue, mais c'est un excellent roman qui confirme que J. K. Rowling a tout autant sa place dans la littérature pour adultes que dans celle pour adolescents. C'est une belle fresque dramatique qui emporte le lecteur à condition de lui laisser le temps de s'épanouir bien à son aise. J'ai mis longtemps à le lire mais il en valait la peine ! 


Pour en savoir plus :
- acheter ce livre sur Amazon (en poche, par pitié pour vos petits bras)


Que ton règne vienne, de Xavier de Moulins


Pour une fois, je vous présente un roman qui vient de sortir, une plongée dans la relation d'un père et d'un fils...


Résumé :

Lorsque le père, Jean-Paul, meurt brutalement, le fils, Paul, s'effondre. Il lui faudra des mois et l'aide d'Oscar, l'ami d'enfance, pour faire face à la disparition de celui qu'il a tant aimé et tant haï. Alors que l'image de son père l'obnubile, Paul doit aussi faire face à la perte de son propre status de père, et à la perspective de voir Oscar fonder sa propre famille.


Mon avis :

Parfois, un titre bien choisi sublime un livre. Dans le cas de ce roman-ci, on peut dire après lecture que tout est dans le titre, sans que celui-ci ne révèle rien par lui-même au futur lecteur; une réussite plutôt rare !

Notre Père, qui êtes aux cieux,
Que ton nom soit sanctifié
Que ton règne vienne...
Toute l'histoire est donc celle d'un père et d'un fils, vue par les yeux du second. Dès le début, l'ambivalence des sentiments du fils pour le père interpelle : comment un enfant qui adorait son père peut-il devenir un adulte qui le déteste autant ?  A force de phrases courtes et de flash-backs, l'auteur exprime très bien le désarroi profond du fils face à la figure insupportable et inévitable de son père qui le hante.

La relation entre père et fils se joue aussi dans l'autre sens : Paul est père de deux enfants qui, brutalement, lui sont retirés. En même temps que ses repères paternels s'effondrent, il doit faire face à la perte de son propre rôle en tant que père, un rôle qui était, on l'apprend plus tard, au centre de sa vie. Finalement, il ne trouvera la paix que quand, à son tour, son "règne" en tant que père (re)viendra. 

Enfin, entre le père et le fils, nous avons bien entendu... le Saint Esprit, sous la forme d'Oscar, l'ami parfait. L'enfance de Paul est profondément liée à celle d'Oscar, qui semble représenter a minima la figure du grand frère. Il m'a pourtant semblé que ce personnage, bien qu'omniprésent, reste mystérieux ; que trouve-t-il dans l'amitié de Paul, lui qui semble tellement plus solide, tellement plus intéressant ? Sa perfection même est presque surnaturelle, mais il représente un autre aspect de la paternité : le dévouement.

Entre la narration de la façon dont Paul se sort de sa déprime et les flash-backs répétés (tous très clairement indiqués par une date au début de chaque chapire), l'auteur nous fait petit à petit comprendre la relation entre Paul et Jean-Paul. Ce n'est ni larmoyant ni excessivement sentimental, ce que je craignais, et bien que le rythme soit assez lent, le livre se lit rapidement. J'ai été particulièrement séduite par la plume efficace de Xavier de Moulins ; la façon dont l'auteur explore le rôle paternel dans les deux sens sonne très juste, bien que le dénouement soit un peu prévisible et assez tiré par les cheveux. J'en garderai l'image d'un roman touchant, même s'il ne me semble pas inoubliable. 

Un grand merci aux éditions JC Lattès et à Livraddict pour ce partenariat ! 


Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre
- l'avis de Missmolko1, qui "ressort de ce livre comblée"
- acheter ce livre sur Amazon.


L'étrange disparition d'Esme Lennox, de Maggie O'Farrell


Mon année littéraire 2014 a décidément commencé sur les chapeaux de roues ; voici un autre roman découvert début janvier et qui m'a laissé un très très bon souvenir ! 


Résumé :

"A Edimbourg, un asile ferme ses portes, laissant ses archives et quelques figures oubliées resurgir à la surface du monde. Parmi ces anonymes se trouve Esme, internée depuis plus de soixante ans et oubliée des siens. Une situation intolérable pour Iris qui découvre avec effroi l'existence de cette grand-tante inconnue. Quelles obscures raisons ont pu plonger la jeune Esme, alors âgée de seize ans, dans les abysses de l'isolement ? Quelle souffrance se cache derrière ce visage rêveur, baigné du souvenir d'une enfance douloureuse ?"


Mon avis :

Voici à nouveau un roman que j'ai reçu et découvert sans rien en connaître, le deuxième de la cuvée "Noël 2013" après "La cuisinière d'Himmler". Je l'ai lu aux tous premiers jours de l'année et je dois avouer que, comme je l'ai laissé chez mes parents, mes souvenirs sont un peu moins frais que lorsque j'écris une chronique d'habitude. Mais c'est aussi un bon test : qu'est-ce qu'il me reste de cette lecture, un gros mois plus tard ?

Cette histoire, c'est avant tout l'histoire de deux femmes, de deux générations différentes, qui pourtant se ressemblent d'une certaine façon. Il y a d'une part Esme, enfermée toute sa vie en asile, et qui, quand on la découvre, a souvent l'air plus effrayée que "folle". C'est son histoire qui fait le coeur de l'intrigue et qui va se dévoiler petit à petit. Et puis il y a sa petite-nièce, Iris, une jeune femme un peu rebelle, un peu perdue aussi, qui découvre soudain l'existence de sa parente et qui se retrouve, tout à fait involontairement, à l'héberger temporairement. Comme le lecteur, Iris est intriguée par cette femme apparemment saine d'esprit qui a été non seulement enfermée mais aussi carrément oubliée, effacée de l'histoire de sa famille, irrémédiablement isolée alors qu'elle ne se trouve qu'à quelques kilomètres de son ancienne vie qui continue.

La narration fait des bonds entre les époques, entrecoupant le présent d'Iris avec des événements marquants dans la jeunesse d'Esme, parfois narrés d'une façon aussi confuse que ses souvenirs. Mais c'est en fait très positif, c'est même ce que j'ai trouvé le plus intéressant dans ce roman. D'abord, ça permet de maintenir le suspense jusqu'à la dernière page ; même quand les éléments d'information s'accumulent, il reste toujours à comprendre comment ils s'imbriquent, quel est celui qui va faire basculer la vie d'Esme (et, accessoirement, ce que va devenir celle d'Iris). Ensuite, les souvenirs qui se mélangent et bousculent la réalité donnent vraiment l'impression de se retrouver dans la tête d'Esme, ce qui ajoute un certain réalisme poétique à la narration, même si c'est un peu déroutant au début.

J'ai aussi apprécié que l'histoire d'Esme donne l'occasion au lecteur de découvrir certains pans de l'histoire d'Angleterre que je ne connaissais pas et qui sont pourtant particulièrement douloureux. Il y a d'abord la vie des Anglais en Inde, avec la chaleur, la nounou indienne, mais aussi le choléra et le traumatisme du retour brutal en Angleterre. Et puis il y a la bonne société d'il y a une soixantaine d'années, si exigeante pour les jeunes filles qu'elle cache des drames, celles où l'on pouvait faire enfermer une adolescente trop difficile... Ces traumatismes sont exprimés avec beaucoup de délicatesse mais aussi beaucoup de réalisme.

Finalement, la seule chose qui m'ait légèrement déçue, c'est la vie d'Iris ; on s'attarde un peu sur son existence de jeune femme moderne qui cherche encore sa voie, sur sa relation étrange avec son frère, comme pour donner un contre-poids moderne à l'histoire d'Esme... mais Iris ne fait vraiment pas le poids. Elle ne m'a parue ni attachante, ni touchante, ni particulièrement intéressante ou complexe, et du coup les parties qui la concernent semblent assez fades par rapport à celles qui concernent Esme. Ce qui n'est pourtant pas un problème de nature à impatienter le lecteur, je vous rassure.

En résumé, voici un très beau roman qui m'a beaucoup plu, qui se lit facilement et, de la première à la dernière page, dévoile petit à petit le mystère d'une vie sacrifiée. C'est touchant, réaliste, avec un fond historique vraiment intéressant. Au bout de quelques semaines et après être passée par plusieurs autres lectures, je peux vous dire que je revois encore le visage doux et un peu perdu d'Esme, et je crois que c'est le signe que ce roman m'a marquée. Je vous le conseille donc chaleureusement.


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